C’est peut-être particulièrement frappant cette année avec les liens amicaux affichés entre le patron de la FIFA, Gianni Infantino, et le président américain, mais le sport et la politique ont depuis longtemps convergé. L’arrivée de l’actuel président de la FIFA n’a fait qu’accélérer un processus bien établi. De par sa visibilité, la Coupe du Monde de football masculin est une opportunité pour les pays-hôtes de redorer leur blason – et ce, peu importe les taches qu’il porte. Entre luttes d’influence, amitiés de façade et gros sous, quelle est la place des droits fondamentaux ?
> La Coupe du Monde se déroule cette année sur trois pays. Pourquoi cela ?
< Kévin Veyssière : Ce n'est pas la première fois que la Coupe du Monde est organisée conjointement par plusieurs pays : en 2002, il y avait déjà eu la Corée du Sud et le Japon. La multiplication de ces alliances – cette année entre le Mexique, le Canada et les États-Unis et en 2030 entre le Maroc, l’Espagne et le Portugal – La multiplication des alliances montre toutefois qu'il devient de plus en plus difficile d'organiser le tournoi seul. Cela s'explique d'une part par les coûts : l'organisation d'une Coupe du monde de football coûte environ 15 milliards de dollars – et ce, à condition que les infrastructures existent déjà et qu'il suffise de les rénover et de les adapter. D'autre part, une alliance permet de rallier davantage de voix des fédérations nationales lors du vote sur les nouveaux pays hôtes. Une alliance permet de récupérer plus de votes parmi les 211 fédérations nationales actuelles. Comme un vote vaut une voix, peu importe la taille du pays, il faut vraiment pouvoir convaincre le plus de monde possible.
> L’augmentation du nombre de sélections nationales prenant part à la compétition – de 32 à 48 – a considérablement renforcé les frais, la logistique et la démesure de l’événement. Quelles sont les raisons de cette ouverture ?
< On peut distinguer un discours officiel d’un discours officieux. Le premier est centré sur l’aspect sportif de la Coupe du Monde. Quand il y avait 32 équipes, certaines sélections, notamment africaines, se sentaient lésées : il n'y avait que 5 sélections représentées pour leur région, alors même qu’elles devenaient plus performantes sur la scène internationale, avec des joueurs présents dans les plus grands clubs au monde. Il y a aussi eu une ouverture pour les sélections asiatiques, jusqu’ici peu représentées.
Côté officieux, l’augmentation des équipes en lice permet à Gianni Infantino – le président de la FIFA – de consolider son pouvoir, de satisfaire plus de monde et donc d’avoir de plus en plus de voix pour se faire réélire. Il vient d’ailleurs d’être réélu pour un troisième mandat, sans opposition, et même par acclamation. Il n'y a, à l’heure actuelle, pas de contre-pouvoir à la FIFA. Infantino plaît à beaucoup de sélections, et la machine FIFA marche très bien financièrement.
Par ailleurs, cette augmentation permet de capter plus de futurs marchés. En ouvrant la compétition à 48 équipes – soit autant de représentations nationales – il y a plus de possibilités que la Chine ou l'Inde, pourtant assez faibles au niveau du football de sélection, puissent se qualifier. Si l’un de ces deux pays entre en Coupe du Monde, cela représente près d'un milliard de téléspectateurs potentiels en plus. L’une ou l’autre de ces deux puissances économiques pourrait même organiser un mondial, ce qui représente une perspective non négligeable pour la FIFA. On peut tout de même se demander comment laisser un pays qui n'a aucune infrastructure prévue à cet effet organiser un tel événement, sans laisser des folies se produire comme cela a été le cas au Qatar.
> Le discours officiel de la FIFA repose sur l’image du sport comme étant fédérateur et non politique. Ces derniers temps, au vu du rapprochement de Trump et Infantino notamment, mais aussi des tensions entre des pays dont les sélections sont représentées à la FIFA, il devient difficile de le croire. Quels liens peut-on tirer entre politiques régionales, politiques nationales et la FIFA en elle-même ?
< La FIFA a en effet tendance à vouloir se tenir à distance de la dimension politique afin d’éviter les questions à ce sujet. La carte de la neutralité du sport lui permet de ne pas être embêtée, ou de se positionner le moins possible. Or, comme dans le cas des Jeux Olympiques (JO), les Coupes du Monde se sont toujours beaucoup appuyées sur les ressources et sur la volonté politique du pays hôte.
À l’origine, le football était la compétition des JO la plus lucrative. La FIFA a ensuite progressivement pris ses distances avec le CIO pour créer sa propre compétition. La première a eu lieu en 1930, dans un contexte de crise économique. L’Uruguay a été le premier pays à mettre les chances de son côté en promettant de prendre en charge les frais de déplacement et d’entamer la construction d'un stade monumental pour marquer la première Coupe du Monde. Très vite, la FIFA s'est donc appuyée sur le pouvoir politique et sur les finances du pays hôte attribuer l’organisation de ses compétitions. Dans le cas de l'Uruguay, on peut y voir une belle image, car la Coupe du Monde a permis à une nation de se révéler après 100 ans d'indépendance. Cependant, il n’y a pas que des bons exemples : en 1934, la seconde Coupe du Monde a eu lieu dans l'Italie de Mussolini. On voit alors clairement les plus sombres côtés de la politisation du sport, où le football est instrumentalisé au service d’un régime fasciste.
Aujourd'hui, ces dynamiques sont exacerbées, notamment par la personne de Gianni Infantino qui s'affiche clairement avec les responsables politiques. Or, les derniers représentants politiques en tête d'affiche des Coupes du Monde étaient à la tête de systèmes autoritaires – ou en tout cas de gouvernements se prétendant démocratiques mais virant vers l'autoritarisme. On peut mentionner Poutine en 2018, ou l'émir Al-Thani en 2022, et bien sûr Donald Trump en 2026. Ce qui est marquant cette année, ce sont les gestes – comme ce prix de la paix totalement absurde – qui politisent encore plus le débat, et rendent le discours de la FIFA très difficile à croire, quand elle déclare vouloir dissocier sport et politique.
> L’organisation de cette coupe du monde est dans la totale démesure. En plus des impacts environnementaux catastrophiques, il y a également de nombreux risques pour les fans et populations locales. La FIFA s’est pourtant engagée avec son FWC26 Human Rights Framework, dont l’article 3 précise que l’organisation « s’engage à respecter tous les droits de l’homme internationalement reconnus et mettra tout en œuvre pour promouvoir la protection de ces droits. » Pourquoi afficher de telles valeurs ?
< Même si la FIFA fait quelques actions sur ce domaine-là, afin de respecter toutes les diversités, le droit des travailleurs ou certaines normes écologiques, cela reste plutôt un affichage de façade afin de se donner une image lisse. Ces questions-là sont vite balayées par des exemples criants. La Coupe du monde de Qatar en est un exemple spectaculaire : un budget illimité, un marketing hors norme, mais plus de 6000 travailleurs migrants morts sur les chantiers des infrastructures nécessaires au tournoi. La FIFA ne peut pas s’en dédouaner. Or, elle ne les a pas pris en compte.
Cette multinationale du football fonctionne très bien financièrement, notamment grâce à sa poule aux œufs d'or : la Coupe du monde. Celle-ci est toujours un grand spectacle, rassemblant des milliards de téléspectateurs. Et même malgré les prix élevés, les billets se vendent et la compétition derrière est belle. Les bénéfices – qui étaient de 7 milliards de dollars en 2022 et devraient monter jusqu’à 11 milliards cette année selon les estimations – sont ensuite en partie reversés aux 211 fédérations membres. De manière très pragmatique, ce n’est pas dans leurs intérêts de critiquer la FIFA ou de se mettre Infantino à dos.
> Lors de la Coupe du Monde 2022 au Qatar, on a beaucoup entendu parler des morts sur les chantiers, il y a eu des appels au boycott, une certaine couverture montrant le non-respect flagrant des droits humains. On entend beaucoup moins de critique vis-à-vis de ce tournoi et des États-Unis de Trump. Partagez-vous ce ressenti ?
< On ose moins critiquer les États-Unis que le Qatar, car c’est la première puissance mondiale. Et le sport est un miroir grossissant des relations internationales !
La FIFA aurait pourtant pu, comme certaines ONGs, tirer la sonnette d'alarme vis-à-vis de ce qui se passe aux États-Unis avec l'ICE et sur les conditions d'accueil, notamment la question du prix des billets mais aussi des visas. Au nom de la sécurité nationale et de la lutte contre les dépassements de séjour, Washington a en effet durci l’accès au territoire américain pour plusieurs pays, avec des interdictions d’entrée complètes pour certains États, dont l’Iran et Haïti, pourtant qualifiés pour le Mondial. Des exemptions existent bien pour les joueurs, les entraîneurs, certains membres essentiels des délégations et pour des supporters sous certaines conditions. Mais ces aménagements ne changent pas la logique générale : l’entrée aux États-Unis reste d’abord soumise aux priorités migratoires et sécuritaires américaines, avant de répondre à l’idéal d’universalité affiché par la Coupe du monde.
> Vous décrivez la Coupe du monde comme un miroir grossissant des relations internationales. Cette compétition cristallise-t-elle les tensions géopolitiques ? Ou pourrait-elle au contraire permettre de rassembler certains pays et d’ouvrir des relations diplomatiques ?
< Le sport n’est pas une baguette magique. En prenant l’exemple des États-Unis et de l’Iran, ce n'est parce qu’il y aura un match entre les deux pays que cela créera des perspectives de paix. Le sport à lui seul ne peut pas entraîner une situation de paix si celle-ci n’est pas préparée politiquement en amont par les deux États. Un exemple célèbre à ce sujet est le match États-Unis-Iran à la Coupe du Monde de 1998, où les deux pays avaient été mis dans la même poule. Un an avant, les administrations américaines et iraniennes avaient tout mis en place pour que ce match se déroule bien. Des efforts symbolisés ensuite dans le match, par un échange de maillot, une photo des joueurs ensemble, etc. La compétition peut donc permettre d’utiliser la symbolique, de marquer les esprits mais ne peut pas être mobilisée tel quel.
> Il y a beaucoup de craintes sur l’impact que pourrait avoir la compétition sur les droits humains, notamment vis-à-vis des personnes étrangères, LGBTQIA+ ou sans-abri. Or concrètement, il n'y a pour l’instant pas eu de lien entre la Coupe du Monde et ces violations de droits humains. À quoi peut-on s’attendre ?
< C’est précisément là que c’est compliqué. Même si beaucoup de choses sont critiquables aux États-Unis, au Canada et au Mexique, elles ne sont pas liées au tournoi. S’il y a des soucis durant le tournoi, ce seront exclusivement des questions liées au respect des droits des supporters qui pourront être reprochées à la FIFA. Il faudra également voir quels messages seront affichés dans les stades. Selon le contexte interne des pays hôte, un même message n’aura pas la même teneur politique. Je pense notamment à la question du genre, où la FIFA va devoir marcher sur des œufs. Ou à celle de l'organisation des matchs dans les villes démocrates, où Trump risque de se positionner en prévision des élections de mi-mandat.
> Vous avez écrit dans un de vos articles que « la Coupe du monde est la vitrine de la doctrine America first, et de l'Amérique version MAGA ». De quelle(s) manière(s) le tournoi est-il récupéré politiquement par le camp de Donald Trump ?
< Donald Trump a créé l'an dernier une task force spécifiquement centrée sur la Coupe du Monde 2026. Elle a immédiatement été instrumentalisée : elle n’est plus trinationale, mais est devenue le tournoi des États-Unis. Dans les fais, c’est un peu le cas : la majorité des matchs se tiendront sur sol étasunien. Donald Trump se vante d’accueillir la « plus grande compétition du monde », et y associe l’image qu’il souhaite promouvoir d'une Amérique triomphante. L’occasion pour lui de mettre au pas les différentes fédérations membres avec sa vision du monde – notamment avec sa politique de visa. Une démarche abondamment agrémentée de discours venant de ses partisans et de ses ministres. Si le monde veut participer à la coupe du monde, c’est à lui de s’adapter aux États-Unis.
À l’inverse, d’autres éditions en Russie ou au Qatar – même si elles ont été très décriées – ont vu la mise en place des conditions pour pouvoir accueillir des touristes internationaux et des supporters, même lorsque cela s’opposait clairement à leur culture. Je pense à l’exemple du Qatar avec la consommation d'alcool, par exemple.
> Est-ce que des liens politiques peuvent être faits au Mexique ou au Canada ? Peut-on également discerner un narratif utilisé afin de servir un agenda politique ?
< Infantino ne s'est pas affiché avec les représentants de ces deux États, car ce n'est tout simplement pas dans son agenda. Ce qui l’arrange, c’est d'être en lien avec le président de la première puissance mondiale, d’afficher son appartenance au « clan des puissants ». Trump et lui partagent une même vision du pouvoir, solitaire et autoritaire, en s’affichant clairement sur le devant de la scène.
Il n'y a pas d'action menée au niveau du gouvernement canadien, un peu plus au Mexique. C'est, là encore, un corollaire des relations internationales. Les relations entre les États-Unis et le Canada sont tendues, mais le Premier ministre canadien n’est pas aussi offensif vis-à-vis de Donald Trump que l’a pu l'être Trudeau par le passé. Au Mexique, la présidente Scheinbaum se montre plus critique, mais les leviers en sa possession sont assez faibles : le pays est dans une relation de dépendance économique vis-à-vis des États-Unis.
Une image très parlante de ces dynamiques s'est déourlée lors de la cérémonie de tirage au sort de la Coupe du Monde, qui a eu lieu au Kennedy Center de Washington, haut lieu du trumpisme culturel. Lors de cette cérémonie, Gianni Infantino accueille le premier ministre canadien, qui lui serre la main et va se mettre à son pupitre. Il serre la main de la présidente mexicaine, elle va à son pupitre. Trump arrive ensuite, va directement à son pupitre sans serrer la main à Infantino. La réaction du président de la FIFA ? « Bon, faites comme vous voulez. » Même si ça prête à sourire, c'est assez symptomatique de cette « Coupe du Monde de Trump », du moins symboliquement, même si sa tête ne sera pas partout. Car c’est avant tout la Coupe du Monde de l'argent et des sponsors. Il reste à voir comment les enjeux géopolitiques se répercuteront au niveau de la compétition.
La semaine prochaine, retrouvez le portrait d'un club lausannois qui a su faire parler de lui en Romandie et au delà...
* Kévin Veyssière est expert en géopolitique du sport et fondateur du média FC Geopolitics. Le 4e tome de son livre Mondial - Les grandes histoires géopolitiques de la Coupe du monde est paru le 29 mai aux éditions Max Milo.