< Olivia Gerig : J’ai décidé d’écrire ce roman lors de mon retour d’une mission au Cambodge. J’y suis allée avec Handicap International pour recueillir les témoignages de victimes de mines antipersonnel et de bombes à sous-munitions.
< Oui, il m’a bouleversée. J’ai réalisé combien ces armes impactent encore la vie des gens. On croit que c’est une menace éliminée, car ces armes datent d’une trentaine d’années, mais elle est toujours là. Les gens ont peur lorsqu’ils vont travailler dans les champs. Lorsque je suis rentrée, ça a été une évidence, il fallait que je partage mon expérience. Ce roman a été thérapeutique car j’avais certaines choses à régler avec moi-même.
< J’y ai mis beaucoup d’éléments personnels, le personnage principal me ressemble un peu, mais je ne pouvais pas complètement me dévoiler. J’ai inventé l’histoire de la famille Sok. En revanche, j’avais rencontré un monsieur dont la femme avait également été victime d’une mine antipersonnel. Leur histoire d’amour m’a tellement touchée que j’ai décidé de l’intégrer à mon livre. Il y a aussi ce bébé né avec d’étranges cicatrices sur tout le corps. Les gens disaient que c’était parce qu’il avait hérité du karma d’une personne torturée par les Khmers rouges. Il était important pour moi de parler de la notion de karma, et de montrer qu’on a toujours le pouvoir de changer les choses. Tout n’est pas inventé, car j’avais envie de parler de la société cambodgienne comme je l’ai vue en 2013.
< Il m’a paru indispensable de parler du silence des Cambodgiens. Les gens semblent heureux parce qu’ils sourient tout le temps. Ils parlent de beaucoup de choses, de l’évolution du pays, mais taisent toute une époque. Ils préfèrent tourner la page, car dans une maison il peut y avoir un ancien Khmer rouge, et dans la maison voisine quelqu’un dont la famille a été décimée par le régime. J’ai voulu décrire ce paradoxe entre le traumatisme vécu et la gentillesse dans l’accueil. Ils préfèrent ne pas parler du passé pour ne pas souffrir, mais cette blessure, même ancienne, est encore vive.
< Oui, c’est ça. En fait Julia va, sans le vouloir, réconcilier une famille. Il y a des fantômes qui reviennent et qui ont des choses à se faire pardonner. Il y a cette notion de karma qui n’influe pas seulement les vivants mais aussi les morts. Les esprits sont toujours très présents dans la vie des Cambodgiens.
< Je crois qu’il y a un blocage dans la société actuelle liée au gouvernement, et à certaines traditions ancrées. Les femmes n’ont pas le droit de faire un grand nombre de choses, alors que d’autres aspects de la société évoluent très rapidement. Avec le gouvernement corrompu de Hun Sen qui réprime toute opposition, on a vraiment l’impression d’être dans une impasse. Je pense que celle-ci est liée à un passé non résolu. J’ai rencontré des Cambodgiens interloqués par le titre de mon livre. Un survivant des camps de travail m’a dit qu’il trouvait mon texte très juste. J’ai réalisé que mes impressions n’étaient pas si fausses. Pourtant, je n’avais et n’ai pas la prétention de connaître très bien le Cambodge, j’avais juste besoin de raconter mes impressions et mon vécu.
Impasse khmère, Olivia Gerig, Encre fraîche, Genève 2016, 213 p.