Bien que les traditions soient encore omniprésentes, le Gouvernement saoudien fait beaucoup d’efforts pour propager l’image d’un pays moderne et d’un partenaire fiable. © Hassan Ammar/AP/Keystone
Bien que les traditions soient encore omniprésentes, le Gouvernement saoudien fait beaucoup d’efforts pour propager l’image d’un pays moderne et d’un partenaire fiable. © Hassan Ammar/AP/Keystone
Arabie saoudite

Un nouvel acteur majeur

L’Arabie saoudite aspire à plus d’influence sur la scène politique mondiale et soigne son image d’un pays qui s’ouvre. Entretien avec Sebastian Sons*, expert de l’Arabie saoudite.

Détails

L’Arabie saoudite veut se positionner comme une puissance incontournable. Une ambition qui transparaît dans le programme «Vision 2030» élaboré par le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) : un vaste plan de modernisation qui vise notamment à mettre fin à la dépendance économique du pays au pétrole, à libéraliser son marché et à y attirer de nouveaux investisseurs. Mais ce projet sert également de base à un nouveau contrat social. Avec en son cœur, non plus la loyauté envers la famille royale – même si celle-ci reste extrêmement importante –, mais la performance individuelle. Et une cible : la jeunesse, la plus à même de contribuer à la construction économique du pays et à sa transformation sociétale. L’occasion également de faire taire les clichés qui collent à l’image de l’Arabie saoudite.

> AMNESTY: S’il fallait tirer un bilan intermédiaire, comment fonctionne la stratégie «Vision 2030» jusqu’à présent?

< Sebastian Sons: «Vision 2030» est un succès. D’abord parce que la campagne fait parler. Et puis, MBS est parvenu à transformer en un temps record des structures administratives lourdes pour les rendre plus efficaces, à réduire le chômage et à intégrer davantage de femmes dans le marché du travail. La jeunesse est plus optimiste face à l’avenir. Elle sent qu’elle peut changer les choses et prend davantage conscience de ses responsabilités. C’est sans doute là l’aboutissement le plus durable. Mais il existe un revers à cette médaille. Les tensions entre générations s’intensifient. De nombreuses personnes âgées ont en effet le sentiment d’être laissées pour compte. Les conflits au sein des familles sont plus fréquents, et des fossés se creusent entre la ville et la campagne. Avec la pression qui s’accentue sur les jeunes, le taux de suicide a augmenté et la consommation de drogues est devenue un problème majeur.

> «Vision 2030» est souvent considéré comme un projet marketing, d’image. Les efforts pour améliorer les droits humains sont-ils réels?

< C’est une question difficile. La situation des femmes s’est objectivement et durablement améliorée, que ce soit sur le plan juridique, économique ou politique. Celle des chiites saoudiens aussi, du moins partiellement, puisque la religion institutionnalisée a perdu de son influence. En revanche, on assiste à un net durcissement en ce qui concerne la liberté d’expression et l’activisme politique. La lutte contre le terrorisme ou le trafic de drogue sert souvent de prétexte à la répression des critiques et des opposants. Quant aux défenseurs des droits humains, c’est encore une autre question. Des activistes qui s’engageaient pour les droits des femmes sont actuellement en prison, quand bien même leurs objectifs figurent également dans «Vision 2030». Je pense surtout que le royaume ne supporte pas que la légitimité du prince héritier soit remise en cause.

> Justement, MBS aime se positionner en réformateur. Pourtant, depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018, la situation des droits humains en Arabie saoudite s’est plutôt détériorée. Cette contradiction est-elle l’objet de débats au sein du pays?

< La plupart des Saoudiens n’y voient pas une contradiction. Ils considèrent la répression comme un mal nécessaire pour faire progresser la société. Ils croient en la vision du gouvernement qui dit que la stabilité provient d’une libéralisation sociale, d’une diversification économique et de la répression politique. Beaucoup craignent que les protestations et les opinions divergentes ne provoquent des troubles.

> Les pays occidentaux, dont la Suisse, ne cessent de souligner les progrès réalisés par l’Arabie saoudite en matière de droits humains. Pourquoi n’ose-t-on plus adresser de critiques?

< Il y a deux raisons à cela. D’une part, l’Arabie saoudite est un partenaire stratégique important pour de nombreux pays européens dans les domaines économique et sécuritaire. Et depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle est devenue un fournisseur d’énergie encore plus important. «Vision 2030» offre par ailleurs un énorme potentiel pour les investissements étrangers. De nombreuses entreprises européennes sont actives dans de grands projets saoudiens comme Neom ou The Line et y gagnent beaucoup d’argent.

> Ukraine l’année dernière, conflit au Proche-Orient bientôt, l’Arabie saoudite de MBS tente-t-elle de s’imposer comme une nouvelle puissance médiatrice?

< Le royaume joue depuis longtemps le rôle de médiateur entre différents pays. Mais il le faisait souvent en secret. Aujourd’hui, la guerre à Gaza, le conflit avec l’Iran, la guerre au Yémen sont autant de foyers de troubles qui pourraient décourager des investisseurs potentiels dans le Golfe. L’Arabie saoudite a grand intérêt à ce que la région soit stable, et n’hésite donc pas à jouer un rôle plus actif dans les différents pourparlers de paix. Contrairement à la plupart des pays occidentaux, le pays bénéficie de bons réseaux dans le Sud et dans le monde arabe. Il surfe aussi sur la vague de son refus de prendre parti pour un camp, en discutant aussi bien avec les États-Unis qu’avec la Chine par exemple. Pour l’instant, cette politique étrangère pragmatique et opportuniste fonctionne. Mais le moment viendra peut-être où l’Arabie saoudite devra prendre position.

> L’Arabie saoudite a rétabli ses relations diplomatiques avec l’Iran en mars 2023 ; les tensions avec le Qatar se sont également apaisées. Pourtant, elle fait toujours partie de la coalition qui se bat au Yémen. Comment expliquer ce choix stratégique?

< Le conflit au Yémen a coûté très cher à l’Arabie saoudite, autant financièrement qu’en termes de réputation. Elle n’a aucun intérêt à le faire durer. Des négociations sont en cours avec les Houthis, et le rapprochement avec l’Iran devrait aussi contribuer à une désescalade. L’Arabie saoudite a compris que cette confrontation ne l’aide pas à atteindre ses objectifs. Pire, elle constitue un risque sécuritaire: des frappes aériennes visent régulièrement l’Arabie saoudite.

> Dans le conflit au Proche-Orient, l’Arabie saoudite se tient pour l’instant en retrait. Pourquoi?

< L’Arabie saoudite avait l’espoir d’obtenir des garanties de sécurité plus fortes de la part des États-Unis dans le cadre des discussions avec Israël. Avant le 7 octobre, le royaume avait envisagé une normalisation de ses relations avec Israël. Mais depuis, il est extrêmement difficile pour le Gouvernement saoudien de continuer à négocier avec Israël et les États-Unis, car la population saoudienne se montre extrêmement critique envers l’offensive israélienne.

> Que signifie pour l’Occident une montée en puissance de l’Arabie saoudite?

< Une Arabie saoudite plus forte, ce sont à la fois des opportunités et des risques. L’Occident pourrait par exemple faire des concessions sans aucune garantie que le royaume ne s’oriente pas malgré tout vers d’autres partenaires, comme la Chine. Mais l’Arabie saoudite peut aussi jouer le rôle de pont entre l’Occident et d’autres acteurs, ou permettre un meilleur dialogue et un meilleur accès à la région. Un dialogue qui restera difficile, notamment en raison des violations des droits humains. Mais l’Occident n’a guère d’autre choix s’il veut éviter que l’Arabie saoudite se tourne entièrement vers la Chine ou la Russie.