Malgré les conclusions de la Commission vérité et réconciliation, les survivant·e·x·s des Residential Schools se battent encore aujourd’hui pour faire reconnaître les traumatismes qu’iels ont vécus. © REUTERS/Ben Nelms
Malgré les conclusions de la Commission vérité et réconciliation, les survivant·e·x·s des Residential Schools se battent encore aujourd’hui pour faire reconnaître les traumatismes qu’iels ont vécus. © REUTERS/Ben Nelms
Réconciliation

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Le Canada s’est doté d’une commission pour enquêter sur les crimes commis contre les autochtones aux XIXe et XXe siècles. Les attentes étaient élevées. Peut-être trop.

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«Nous devions prier, à genoux. Ils nous disaient que nous étions des petits sauvages stupides qui devaient être éduqués », se souvient Elaine Durocher. « Lorsqu’elle m’a surprise en train de parler ma langue, la directrice de l’école a mis un gros morceau de savon dans ma bouche. Elle tenait sa main appuyée dessus pendant que je mâchais le savon. J’ai dû déglutir. Elle m’a dit qu’elle avait dû me laver la bouche parce que j’avais utilisé le langage sale du diable », ajoute Pierrette Benjamin.

Si ces témoignages ont été rendus publics, c’est grâce à la Truth and Reconciliation Commission (Commission vérité et réconciliation, TRC), créée en 2008. Elaine et Pierrette font partie des plus de 150 000 autochtones qui ont été séparé·e·x·s de leurs parents entre 1850 et 1996 pour être placé·e·x·s dans des pensionnats appelés Residential Schools. Ces institutions étaient gérées par le Gouvernement canadien et l’Église catholique dans le but d’assimiler les élèves à la culture dominante. Les enfants devaient parler anglais, travailler et subissaient fréquemment des actes de maltraitance aussi bien physique que psychologique. Selon les données du Gouvernement canadien, 3201 élèves sont mort·e·x·s dans ces centres d’éducation. 

Pendant des décennies, le Gouvernement canadien et l’Église catholique ont gardé le secret sur ce qu’il s’est réellement passé dans les Residential Schools. En 1990, le chef indigène Phil Fontaine parle pour la première fois publiquement de son expérience à la Fort Alexander Indian Residential School. De nombreux·ses survivant·e·x·s lui emboîtent alors le pas. À tel point que les plaintes pour abus sexuels et physiques dans les Residential Schools s’accumulent, jusqu’à atteindre plus de 15 000 dénonciations en 2007. Le gouvernement est contraint d’agir. L’année suivante, le premier ministre Stephen Harper présente des excuses officielles pour une politique d’assimilation dont les répercussions négatives subsistent au sein des communautés indigènes. La même année, la TRC voit le jour.

Un bilan mitigé

Les espoirs placés dans la TRC étaient grands : la majorité de la population estimait qu’il fallait faire la lumière sur ce passé sombre. L’objectif de la commission n’était pas tant de dénoncer et de trouver un coupable, mais plutôt de créer un espace sûr où les plaintes pouvaient être exprimées et consignées. Plus de 6500 survivant·e·x·s y ont raconté leur histoire. Leurs témoignages ont été diffusés à la télévision dans tout le pays, suscitant un grand émoi parmi la population.

Mais le processus ne s’est pas déroulé sans accroc. Le gouvernement a censuré des documents qui auraient pu l’incriminer, l’Église a refusé de fournir certaines données, des dossiers ont été détruits. Des victimes ont refusé de témoigner à la TRC parce qu’elles n’avaient pas confiance dans le Gouvernement canadien. Plusieurs communautés autochtones ont critiqué le fait que la commission se concentre sur les Residential Schools, sans s’attarder sur un contexte colonial raciste, institutionnalisé et persistant.

Le rapport final de la TRC ne comprend pas seulement les histoires des survivant·e·x·s, mais aussi 94 propositions de mesures de réparation. Il demande également l’ouverture d’une enquête sur les meurtres et les disparitions de femmes et de filles indigènes. En 2015, le premier ministre Justin Trudeau promet de mettre en oeuvre ces préconisations. Cependant, selon le média canadien CBC, seules 13 d’entre elles avaient été réalisées à la fin de l’année 2023.

Selon Guy Freedman, un conseiller en affaires autochtones, c’est le symptôme de l’absence d’une politique sérieuse pour gérer la question: « Le gouvernement a recours à une politique symbolique qui attire l’attention, mais ne met guère en oeuvre de réformes profondes. Les autochtones sont systématiquement désavantagés au Canada : plus de 60 communautés n’ont ainsi pas accès à l’eau potable. Tant que leurs conditions de vie ne s’améliorent pas, il est difficile d’envisager une guérison à long terme. » Selon une étude du Yellowhead Institute, un centre de recherche et d’éducation dirigé par des peuples autochtones, à ce rythme, il faudrait attendre 2081 pour que toutes les recommandations soient mises en oeuvre. « Le Canada doit reconnaître les enjeux systémiques qui nuisent aux autochtones. Sinon, la discussion sur la réconciliation ne pourra pas progresser », écrivent Eva Jewell et Ian Mosby dans leur rapport publié par l’institut.

Pas la panacée

À ce jour, plus de 50 Commissions de vérité et de réconciliation ont existé dans le monde. Nombre d’entre elles ont déçu. La première avait été mise en place en Ouganda. Elle devait enquêter sur les meurtres et les disparitions forcées perpétrés par le gouvernement, mais elle s’est terminée en 1974 sans revendications concrètes, et aucun rapport n’a jamais été rédigé. La plus connue, celle chargée d’enquêter sur les crimes commis pendant l’apartheid en Afrique du Sud, a également suscité des critiques. Les coupables ont été gracié·e·x·s après avoir exprimé publiquement leur repentir et les victimes n’ont pas reçu de dédommagement approprié.

Néanmoins, la commission est parvenue à un résultat historiquement important : pour la première fois, la politique raciste incarnée par l’apartheid en Afrique du Sud a été publiquement attestée et reconnue comme crime contre les droits humains. Ces commissions ne sont pas la panacée. Elles ont tout de même le mérite d’aider certaines sociétés à dépasser leurs traumatismes, en punissant des coupables, mais surtout en explorant leur histoire pour éviter qu’elle ne se répète. Les commissions de vérité peuvent apporter des changements positifs. Cinq ans et demi après le rapport final de la TRC, le Parlement canadien a signé en juin 2021 la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Celle-ci reconnaît le droit à l’autodétermination et à la préservation des cultures indigènes et interdit leur discrimination et leur marginalisation. Deux ans auparavant, le gouvernement avait déjà promulgué l’Indigenous Languages Act, qui vise à promouvoir l’utilisation des langues autochtones. De même, l’examen de l’histoire des Residential Schools a conduit le pape à présenter des excuses en juillet 2022 pour le rôle joué par l’Église. Ces développements ont incité des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande à se pencher sur leur propre passé et sur les crimes commis contre les peuples autochtones.

« Chaque commission de vérité doit s’inventer elle-même », déclarait en 2020 Marie Wilson, qui a codirigé la commission canadienne. Mais toutes doivent placer les victimes au centre de leurs préoccupations. Ce n’est qu’alors que pourra s’ouvrir un espace de dialogue constructif.