Lisa Salza © André Gottschalk
Lisa Salza © André Gottschalk
Opinion

Du sable dans les rouages

L'effondrement de la société civile sous les coups de boutoir des autorités n'est pas une spécificité russe. Les tendances autocratiques peuvent se manifester partout, même en Suisse. À nous de rester vigilant·e·x·s.

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Quand j’ai pris mes fonctions comme responsable pays chez Amnesty Suisse, en août 2014, je me suis concentrée sur la Russie. Cela faisait à peine deux ans que l’ex-agent du KGB Vladimir Poutine avait repris les rênes du Kremlin. En quelques mois, il avait déjà fait passer en force une série de lois à la Douma, lançant les premiers engrenages de la machine répressive parfaitement huilée que l’on connaît aujourd’hui : une loi stigmatisait les ONG comme « agents de l’étranger », une autre – la loi « anti-LGBTQIA+ » – interdisait, sous couvert de protection de l’enfance, toute information sur l’autodétermination sexuelle. La même année, l’autocrate en pleine ascension profitait aussi des Jeux olympiques d’hiver pour faire taire à l’avance les voix critiques. En coulisses, il préparait l’occupation illégale de la Crimée.

À l’époque, la communauté internationale le laisse largement faire. Par opportunisme – Moscou était (et reste) un fournisseur bon marché de pétrole et de gaz – mais aussi par impuissance : en sa qualité de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie bloquait toute décision allant contre ses intérêts. Poutine n’a pas inventé l’autocratie, mais il en a écrit le scénario idéal pour notre ère.

La recette est simple : il s’agit de réduire la marge de manœuvre de la société civile au point que des projets controversés puissent passer sans opposition réelle. Poutine n’a lancé l’assaut contre l’Ukraine qu’une fois la dissidence muselée chez lui. Autre ingrédient essentiel des régimes autoritaires : le démantèlement progressif de l’État de droit. Celui-ci peut être réalisé à grande vitesse, comme aux États-Unis ou en Géorgie aujourd’hui, ou par petites touches, comme en Hongrie, en Tunisie ou encore au Nicaragua par le passé. Les lois fourre-tout, floues dans leur formulation mais clairement contraires au droit international dans leur application, ont la cote. Les fameuses « lois antiterroristes », par exemple, servent de socle à un État qui aime surveiller et criminaliser les militant·e·x·s.

La diffusion volontaire de désinformation fait également partie du manuel autocratique. On bâillonne les médias indépendants, on gave les algorithmes des réseaux « sociaux » de contenus haineux. L’affirmation grotesque de Donald Trump selon laquelle des migrant·e·x·s voleraient et mangeraient des animaux domestiques en est une illustration. Ce type de mensonge construit un récit, dans lequel certaines communautés deviennent les boucs émissaires de tous les problèmes sociaux ou économiques. Les entreprises de la tech – qui fournissent non seulement les plateformes diffusant des fake news, mais aussi les outils d’intelligence artificielle permettant de traquer les activistes – se sont révélées des alliées fiables.

Aucun pays n’est à l’abri de céder aux tendances autocratiques. Pas même la Suisse. Quand l’État surveille des activistes, quand des voix de premier plan du monde politique pointent du doigt des groupes entiers pour expliquer tout ce qui va mal et leur contestent leurs droits, les graines sont semées. Et ces récits et ces pratiques autocratiques trouvent alors un terrain fertile.

Mais nous ne sommes pas condamné·e·x·s à rester spectateur·rice·x·s. Si nous restons vigilant·e·x·s, si nous défendons les principes de l’État de droit, si nous faisons preuve de solidarité et soutenons les voix courageuses au sein des régimes autoritaires, nous pouvons peser. Nous n’arriverons pas à enrayer une machine répressive du jour au lendemain, mais notre résistance collective jette sans cesse du sable dans ses rouages. Et plus ces grains s’accumulent, plus les engrenages peinent à s’emboîter – jusqu’à ce que, espérons-le, la machine s’arrête complètement.