Grâce à la Samburu Girls Foundation, les jeunes filles kényanes peuvent aller à l’école et vivre pleinement leur vie d’enfant. © Nicoló Lanfranchi
Grâce à la Samburu Girls Foundation, les jeunes filles kényanes peuvent aller à l’école et vivre pleinement leur vie d’enfant. © Nicoló Lanfranchi
Dossier: Société civile et engagement

En échange de six vaches

Au Kenya, les mutilations génitales et les mariages précoces restent très répandus. Dans le district de Samburu, dans le nord du pays, une fondation tente de protéger les jeunes filles.

Détails

Josephine Kulea savait exactement ce pour quoi elle s’engageait en créant la Samburu Girls Foundation en 2011. Car la Kényane avait elle-même échappé de peu à un mariage forcé ainsi qu’à l’excision. Infirmière de formation, elle a grandi dans une société où les filles sont mariées très jeunes, ou alors désignées comme « prêtes au mariage » au terme du beading. Ce rituel consiste à orner les fillettes de colliers de perles avant de les livrer à un parent éloigné pour avoir des rapports sexuels. Les enfants issus de ces relations forcées sont généralement tués. « Je ne pouvais pas rester les bras croisés, à regarder des filles se faire abuser et être réduites au silence », explique Josephine Kulea. Après que sa cousine de 10 ans a été promise en mariage à un homme presque aussi âgé que son père, elle a alerté la police. La communauté s’est alors retournée contre elle, les anciens l’ont même maudite. Mais elle ne s’est pas laissé impressionner : elle a décidé d’ouvrir sa maison pour permettre aux filles d’échapper à ce terrible destin. Elles ont été de plus en plus nombreuses à se réfugier chez elle, si bien qu’il est devenu évident qu’elle ne pouvait plus s’occuper seule de ses protégées. Elle s’est alors tournée vers ses ami·e·x·s, l’Église et d’autres membres de la communauté, qui l’ont pour la plupart soutenue en secret. En 2011, elle a fondé la Samburu Girls Foundation.

Les chiffres sont accablants. Selon l’Unicef et les autorités kényanes, près d’un quart des filles (23 %) sont mariées avant d’avoir 18 ans. Parmi les femmes et filles âgées de 15 à 49 ans, 15 % ont subi des mutilations génitales. Dans les zones rurales, ce taux atteint presque le double. À Samburu, ces pratiques sont encore très présentes.

Pour permettre à d’autres d’y échapper, Josephine Kulea a fondé un centre qui accueille aujourd’hui plus de 300 filles. Elles vont à l’école gratuitement, font du sport. Un lieu de résistance au cœur d’une société extrêmement patriarcale.

Pour protéger les filles d’un mariage forcé ou les en sortir, la fondation privilégie le dialogue avec les communautés, les anciens, les autorités religieuses. Mais, si nécessaire, elle collabore aussi avec la police et la justice, les mariages forcés étant illégaux au Kenya. Les autorités locales soutiennent donc l’entreprise de Josephine Kulea.

Des parcours qui se ressemblent

Sandra*, 23 ans, raconte ce qu’elle a vécu : « Mon père m’avait promise à un homme de 30 ans, alors que j’en avais 6. En échange, il a reçu six vaches. Je ne connaissais pas mon futur mari. Puis subitement, j’ai vécu chez sa mère. Tous les enfants du village me disaient : ‘Tu es mariée’. Cette étiquette m’a poursuivie. Elle m’empêchait de mener ma propre vie. »

Sandra a fini par fuir. Elle a d’abord trouvé refuge dans un orphelinat, puis a grandi chez un père d’accueil – à l’époque, la Samburu Girls Foundation n’existait pas encore. Elle a pu aller à l’école, puis achever une formation de travailleuse sociale. Aujourd’hui, elle est assistante sociale au sein de la fondation.

Pourtant, elle ne garde pas de rancune : « Ma mère aussi avait été mariée enfant. Je ne peux pas la juger. » Elle affirme que ce parcours de vie lui a appris la patience et la force, et qu’elle compte désormais s’attaquer aux racines de cette pratique. « Les causes du problème, ce sont le pouvoir des hommes et la pauvreté. Mais je remarque que quand les parents comprennent l’importance de l’éducation, ils n’abandonnent plus leurs enfants. »

Angela*, 21 ans, s’exprime avec la même clarté. « J’avais 7 ans quand on m’a offert des colliers de perles. C’était le signe que je serais bientôt mariée. À 10 ans, mes parents voulaient me donner à un homme de 50 ans. Mais lorsque Josephine Kulea l’a appris, elle m’a emmenée et m’a installée dans son centre. Ce jour-là, ma vie a complètement changé. »

Quand une proche, une voisine ou un témoin alertent la fondation, les jeunes filles peuvent parfois échapper au mariage forcé. Angela a eu cette chance. Depuis qu’elle a terminé l’école, elle aide bénévolement l’organisation et rêve d’aller à l’université. « Beaucoup d’hommes pensent être supérieurs aux filles et aux femmes. Mais aujourd’hui, ils me voient autrement. Ils me respectent, parce que j’ai avancé plus qu’eux. » Le regard de sa famille a également évolué. « Au début, j’ai beaucoup souffert parce que mes parents voulaient me marier. Aujourd’hui, ils voient combien l’éducation m’a transformée et ils envoient mes sœurs à l’école. »

Eunice*, 22 ans, a vécu l’épreuve la plus dure. « À 9 ans, mon père m’a mariée à un homme de 53 ans. J’étais sa troisième femme. Pendant deux semaines, j’ai gardé ses vaches, puisé de l’eau, porté du bois. C’était l’enfer. »

La police et la fondation lui ont permis d’échapper à cette situation. Aujourd’hui, elle étudie la gestion touristique. Elle rêve aussi de devenir photojournaliste. « Je voudrais raconter l’histoire des filles de Samburu – les mariages d’enfants, le beading, tout ça. C’est mon histoire, et c’est par là que je veux commencer. »

Eunice est devenue mère. « Ma fille, Isla, a 1 an. Son père n’a pas voulu assumer ses responsabilités. Alors je suis revenue au centre. C’est chez moi ici. Je veux finir mes études, travailler et, un jour, gagner assez pour aider à mon tour une des filles du centre. »

*Prénom d’emprunt