Il y a quelques semaines, un journaliste posait cette question sur RTS Première : « La rapporteuse spéciale Francesca Albanese n’a-t-elle pas instrumentalisé son rôle au profit du militantisme ? » Derrière cette interrogation se joue un renversement révélateur. Car ce jugement, qui se prétend neutre, peut se retourner contre celleux – journalistes ou expert·e·x·s – qui, pourtant, exercent leur rôle avec rigueur.
L’engagement serait donc synonyme de partialité, voire de radicalisme. Pourtant, cette opposition repose sur un malentendu. Dans Résister, la journaliste Salomé Saqué rappelle que tout travail journalistique est basé sur des choix : un sujet, un angle, des mots, des invité·e·x·s. Rien de cela n’est neutre. Ces choix sont orientés par des convictions, des sensibilités, une lecture du monde. Prétendre à la neutralité peut même servir à esquiver les responsabilités éthiques et politiques du métier : dénoncer les dérives, contextualiser les faits, éclairer les rapports de pouvoir.
Cette critique n’est pas nouvelle. Dans Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi montrait déjà il y a presque trente ans comment, sous couvert d’objectivité, les journalistes se font souvent les relais des élites politiques et économiques. Et avant lui, Noam Chomsky et Edward S. Herman, dans Manufacturing Consent, analysaient la manière dont les médias dominants filtrent l’information à travers cinq prismes : les propriétaires, les annonceurs, les sources officielles, l’idéologie dominante et la pression contre la dissidence. Ce qui se dit neutre est déjà orienté.
Les débats académiques ont, eux aussi, été traversés par les mêmes questionnements. L’historien Howard Zinn rejette les récits officiels qui prétendent à l’objectivité tout en masquant les rapports de pouvoir. Dans A People’s History of the United States, il choisit de raconteur le passé du point de vue des ouvriers, des esclaves, des femmes, des minorités. Une manière pour lui de rappeler que tout regard est situé.
Les attaques contre la prétendue partialité de certain·e·x·s expert·e·x·s s’inscrivent dans un mouvement plus large. Dans de nombreux contextes contaminés par la montée des pratiques autoritaires, ce sont les mêmes acteurs – journalistes, chercheur·euse·x·s, expert·e·x·s de l’ONU ou ONG – qui se voient disqualifié·e·x·s au nom d’une soi-disant neutralité violée. Accuser de militantisme sert alors à délégitimer toute parole critique.
Le soupçon de partialité frappe également des journalistes qui travaillent à informer le public avec rigueur. La journaliste et cheffe de la rubrique internationale du Temps, Aline Jacottet, observe : « On est parfois accusé de partialité, tantôt par des personnes engagées pour la cause palestinienne, tantôt par des personnes engagées pour la cause israélienne. Mais on travaille avec une déontologie, une méthode et un professionnalisme. On se fie aux organisations internationales, aux témoignages, à un réseau de correspondants, aux données récoltées par d’autres acteurs. On assume parfaitement notre positionnement. »
Dans Sur la télévision, Pierre Bourdieu observait en 1996 que les médias formaient un « quatrième pouvoir ». Ils ne se contentent pas de transmettre l’information : ils hiérarchisent les événements, fabriquent l’agenda, définissent ce qui compte et ce qui ne compte pas. Derrière la neutralité, il y a toujours des choix. Et ces choix sont politiques.
Comme le souligne le politologue Oscar Mazzoleni : « La modération journalistique peut jouer un rôle actif, et pas juste se limiter à donner la parole à la diversité des opinions. » Ce rôle actif est d’autant plus crucial dans le contexte actuel, alors que la votation sur la redevance (« 200 francs ça suffit ») remet en question la fonction et la légitimité du service public audiovisuel. La tentation de « dédiaboliser » certains extrêmes, sous prétexte de pluralisme, n’est pas anodine : pendant longtemps, les figures de partis d’extrême droite étaient exclues des plateaux. Aujourd’hui, la fenêtre d’Overton s’est déplacée, et certaines positions autrefois marginales sont devenues audibles.
Garantir une pluralité des opinions ne signifie pas pour autant renoncer à distinguer les motivations des personnes qui les portent. Ou comme le rappelle Oscar Mazzoleni : « donner la parole à qui accepte l’opinion de l’adversaire n’est pas la même chose que donner la parole à qui considère l’adversaire comme un ennemi. À ce titre, inviter un représentant UDC au Conseil fédéral n’est pas la même chose qu’inviter un jeune militant de Junge Tat. »
Aline Jacottet ajoute : « Les citations racistes, antisémites ou haineuses n’ont leur place dans nos pages que lorsqu’il s’agit d’en expliquer l’impact dévastateur à nos lecteurs. Nous avons publié par exemple un portrait du ministre israélien d’extrême droite Bezalel Smotrich. Rapporter ses propos permet de comprendre le personnage et sa politique. » La ligne de crête est étroite : contextualiser sans normaliser. « L’autocensure et la pseudo-neutralité ne sont pas une bonne manière de faire du journalisme démocratique », insiste Oscar Mazzoleni.
On peut ainsi avancer que la qualité d’un article, d’un rapport ou d’une recherche repose moins sur la distance affichée que sur la rigueur méthodologique – diversité et croisement des sources, transparence, vérification, reconnaissance de ses limites. Un travail solide assumera ses partis pris en les rendant visibles. Dans ce cadre, l’engagement devient une force : il nourrit la recherche, aiguise le questionnement, pousse à la précision.
Aline Jacottet insiste toutefois sur l’exigence d’objectivité dans la pratique du métier : « Le vrai engagement auquel nous devons nous tenir, c’est d’exposer les faits et d’expliquer la complexité de la réalité. Le journalisme n’est pas du militantisme. Oui, nous sommes engagés, mais c’est au service du lecteur et de sa compréhension du monde. Si la description exacte de la réalité fait évoluer les choses, c’est un effet collatéral. »
Si cette distinction ne suffit pas à clore le débat, elle traduit en revanche une conception exigeante du métier : un équilibre entre méthode et responsabilité. Mais elle interroge aussi sa définition, qui suppose que la seule manière de faire consiste à effacer les points de vue individuels. Reste à savoir si cette démarche suffira à protéger le journalisme des rapports de force politiques et symboliques qu’il reproduit parfois.