Crâne glabre tatoué, athée revendiqué, narrateur d’un quotidien désenchanté, le rappeur Wingz détonne dans sa ville de Sfax, sur la côte est de la Tunisie. Avec son flow au scalpel rendant honneur à la derja (le dialecte tunisien), l’artiste de 25 ans est une des figures éminentes de la scène underground tunisienne, microcosme de débrouillard·e·x·s Do it yourself. Dans ses chansons, qui comptabilisent plusieurs centaines de milliers d’écoutes sur les plateformes de streaming, il n’épargne ni Dieu, ni la police, ni lui-même, se faisant l’écho d’une société tunisienne étouffée par les difficultés économiques et le recul des libertés depuis l’arrivée au pouvoir du président Kaïs Saïed, il y a six ans.
C’est ainsi qu’il a attiré l’attention du collectif Bisque, créé à Genève en 2019 dans le but de faire collisionner les scènes alternatives suisse et arabe. « Son rap au vitriol, qui s’inscrit dans le courant posttrap, c’est une soupape dans un pays control freak. Il permet d’aménager des issues, ne serait-ce qu’au niveau psychologique. Le problème, c’est que les débouchés manquent. Et je ne compte plus le nombre de mouvances tunisiennes intéressantes qui meurent dans l’œuf », explique Mabrouk, membre tuniso-suisse du collectif. Il a donc organisé une collaboration entre le rappeur et l’artiste sonore suisse Emma Souharce, et compte faire venir Wingz en Suisse prochainement, dans le cadre d’une résidence.
Le projet était lancé quand Wingz a été interpellé chez lui, le 25 juillet. Au poste de police, il a été interrogé sur les paroles de ses chansons, ainsi que sur une photo publiée sur Instagram où il apparaissait vêtu d’un uniforme de police. Il a été placé en détention provisoire et accusé d’apologie du terrorisme, appel au tafkir (l’excommunication en islam), incitation à la haine, atteinte aux forces de l’ordre et détention de drogue. Jugé le 27 août, il a écopé de six mois de prison avec sursis. Wingz s’en sort bien pour l’instant, mais son avenir artistique en Tunisie semble compromis. Le collectif Bisque espère donc l’aider à obtenir le statut de réfugié en Suisse.
Les deux autres rappeurs les plus écoutés du pays, A.L.A et Samara, sont quant à eux encore derrière les barreaux. Ils ont été interpellés à quelques mois d’intervalle et accusés de trafic de stupéfiants. « Après une période d’attaques contre les instagrammeurs, on assiste désormais à une vague répressive contre les rappeurs et leurs textes, et c’est souvent via des accusations de détention de drogue qu’ils ‘tombent’, car c’est le moyen le plus simple de les avoir », explique Asrar Ben Jouira, militante des droits humains et présidente de l’association Intersection pour les droits et les libertés. « En vertu de la loi antiterroriste, ils peuvent être détenus jusqu’à quatorze mois avant la tenue d’un procès. Même s’ils finissent par être blanchis, l’intimidation fonctionne. En conséquence, soit les rappeurs se taisent, soit ils émigrent, certains en faisant haraka (l’émigration clandestine par bateau, en dialecte tunisien, ndlr). »
Elle-même dans le viseur de la justice, L’activiste raconte la chape de plomb qui s’abat sur le pays : « Maintenant tout le monde a peur, comme au temps de Ben Ali. Quand ces rappeurs très célèbres ont été arrêtés, on s’attendait à une mobilisation populaire de protestation. Il n’y a rien eu. Même leurs proches se sont abstenus de les soutenir. » L’association Intersection, officiellement basée à Madrid, est la dernière organisation à documenter ces affaires, alors que de nombreuses ONG ont fermé leurs portes en Tunisie. Selon la militante, cet acharnement à l’encontre des rappeurs est davantage policier que politique : « La police prend leurs paroles au premier degré. Et comme les policiers sont à nouveau tout-puissants, ils se vengent indirectement de la période postrévolutionnaire, quand tout le monde pouvait les critiquer. Tout ça avec le feu vert du régime. »
Élu en 2019, le président Kaïs Saïed opère depuis 2022 un virage autoritaire, instaurant une emprise sur la justice, détricotant les contre-pouvoirs. Son discours reflète une paranoïa face aux « complots » venus de l’étranger. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu, en avril dernier, un mégaprocès dans lequel une quarantaine de personnes ont été condamnées à des peines allant de treize à soixante-six ans de détention. Parmi elles, des chef·fe·x·s de partis, des militant·e·x·s politique·x·s, des avocat·e·x·s, des entrepreneur·euse·x·s. Toutes ont été condamnées pour « complot » contre le président ou « adhésion à un groupe terroriste ». Les deux principaux opposants à Kaïs Saïed, l’islamiste Rached Ghannouchi et la benaliste Abir Moussi, sont derrière les barreaux depuis deux ans. Quant aux journalistes, nombre d’entre elleux ont également été condamné·e·x·s à de la prison ferme.
Dans cette vague répressive, posséder le passeport suisse ne vous met pas à l’abri. Mustapha Djemali, binational suisse-tunisien et ancien cadre du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), croupit en prison depuis mai 2024. Directeur du Conseil tunisien pour les réfugiés, il est accusé d’avoir aidé l’immigration clandestine, car son organisation avait publié une annonce pour chercher des hôtels afin d’héberger des personnes en quête d’asile et en situation précaire. Toujours en détention provisoire dans des conditions difficiles, l’homme de 84 ans, qui souffre d’une maladie chronique, attend toujours son jugement, tandis que les autorités helvétiques se disent impuissantes en raison de sa binationalité.