Dans la capitale arménienne Erevan, le Bardak se veut un refuge pour celleux qui ont dû fuir le Haut-Karabakh. © Yohan Châble / Izia Rouviller
Dans la capitale arménienne Erevan, le Bardak se veut un refuge pour celleux qui ont dû fuir le Haut-Karabakh. © Yohan Châble / Izia Rouviller
Arménie

«Nous avons perdu tout espoir de retour»

Plus de deux ans après la chute de l’enclave séparatiste arménienne du Haut-Karabakh, des milliers de réfugié·e·x·s tentent de reconstruire leur vie en Arménie, entre nostalgie pour leur ancienne terre et inquiétude pour l’avenir du pays.

Détails

Sur la place de la mairie de Goris, un drapeau du Haut-Karabakh continue de flotter, vestige d’une république désormais disparue. Des militaires en treillis circulent parmi les familles, quelques enfants courent derrière un ballon. À seulement une dizaine de kilomètres de la frontière avec l’Azerbaïdjan, la petite ville du sud-est de l’Arménie porte encore la mémoire d’une chute : celle de l’enclave séparatiste arménienne du Haut-Karabakh, tombée aux mains de Bakou en septembre 2023. Plus de 100 000 réfugié·e·x·s avaient alors afflué à Goris, bouleversant le quotidien de ses 23 000 habitant·e·x·s. Plus de deux ans après, celleux qui sont resté·e·x·s représenteraient désormais environ 10 % de la population de la petite ville.

Dans une rue aux maisons de pierre grise, derrière un portail en bois usé, se dévoile une petite cour bétonnée. Une odeur de ferme flotte dans la maison de Nariné Petrosyan et son mari Sasun Hambardzumyan. Le couple s’est installé ici avec ses cinq enfants et 500 poules. À Askeran, leur village du Haut-Karabakh, distant d’une centaine de kilomètres, ils en élevaient 20 000. « C’est difficile, mais on fait comme on peut avec la vente des œufs et des oiseaux », explique Nariné Petrosyan en grignotant des graines de courge. Silencieux, son époux fait de même, le regard dans le vide. « Au moins ici, nous respirons le même air qu’en Artsakh [Haut-Karabakh en arménien] », ajoute-t-elle avec un sourire triste.

   

Quel avenir pour l’Arménie?

Le voisinage n’en reste pas moins angoissant : l’Azerbaïdjan inquiète. Son dictateur, Ilham Aliev, n’a jamais caché son intention de créer une continuité territoriale entre les peuples turcs de la région. Cela passerait par la création du corridor stratégique de Zanguezour, censé relier l’Azerbaïdjan à l’enclave du Nakhitchevan, dans l’ouest de l’Arménie, ainsi qu’à son allié turc. Erevan voit dans ce projet une menace à sa souveraineté. Le Syunik, contrée montagneuse et reculée du sud du pays – où se situe Goris –, serait alors sous pression permanente.

Le 8 août dernier, une déclaration conjointe de paix a pourtant été signée à Washington entre le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, et Ilham Aliev, sous l’égide du président américain, Donald Trump. Sur le papier, la paix semblait promise ; dans la réalité, habitant·e·x·s et réfugié·e·x·s se sentent toujours en sursis. L’accord ne mentionne ni les droits des déplacé·e·x·s du Haut-Karabakh ni la situation des prisonnier·ère·x·s politiques arménien·ne·x·s. « Nous imaginons le pire scénario pour l’avenir de l’Arménie », confirme Nariné Petrosyan. Yana, la petite dernière, vient se blottir dans les bras de sa mère. La petite fille au visage poupon fête son anniversaire. Le deuxième loin de chez elle. Sur la table, son gâteau à la crème est décoré d’un drapeau de l’Artsakh et d’une sculpture emblématique de l’ancienne république, « Tatik – Papik » (grand-mère et grand-père en arménien).

À quelques rues de là, Carmen Apounts observe la grande place de la ville depuis les fenêtres de son bureau. La directrice du centre culturel francophone – improvisé il y a deux ans en centre d’aide pour les réfugié·e·x·s – faisait partie des habitant·e·x·s les plus engagé·e·x·s dans la gestion de la crise. « C’était irréel : les enfants pleuraient, les familles manquaient de tout, il n’y avait plus un mètre carré de libre. Les drones azéris survolaient la ville », se remémore avec angoisse celle qui a déjà « connu cinq conflits » depuis sa naissance à Goris. La proximité de la frontière a poussé nombre de réfugié·e·x·s à rallier le nord, vers la capitale.

Une seule nation

À Erevan, Azat Adamyan a reproduit quasi à l’identique le bar qu’il tenait à Stepanakert, l’ancienne capitale du Haut-Karabakh. Vieilles photos, panneaux de signalisation, gilet pare-balles usé… Ce violoniste et patrouilleur volontaire lors des dernières guerres a tenu à recréer ici un lieu vivant. « Le ‘Bardak’ est un refuge pour les anciens habitués de l’Artsakh, un endroit où les musiciens, les artistes, ceux qui ont survécu peuvent se retrouver », raconte-t-il. Une sorte de remède au mal du pays qui les ronge toujours. « J’ai perdu ma maison, des amis, vingt-deux ans de souvenirs », poursuit le trentenaire. Il le sait, il faut pourtant s’adapter – et non pas s’intégrer, insiste-t-il : « L’Arménie et l’Artsakh ne forment qu’une seule nation, nous partageons la même culture. »

Edgar Atajanyan, jeune serveur de 17 ans, s’affaire entre les tables sur un air d’Aznavour. Lui est arrivé à Erevan à l’été 2023 pour un traitement dentaire, juste avant l’invasion. Quand les combats ont éclaté, l’adolescent est resté impuissant, sans nouvelles de sa famille pendant plusieurs jours. « C’est la pire émotion du monde de ne pas savoir si les tiens sont encore en vie », souffle-t-il. Après quarante-neuf heures de route – contre six habituellement –, la famille a finalement été réunie. Sauf son frère de 30 ans, tué lors d’une patrouille.

Edgar rêve encore d’un retour au Haut-Karabakh. « Ce jour-là, j’organiserai une grande fête », promet-il. Puis il se lève, ému, s’installe au vieux piano du bar sans dire un autre mot. Il entame un air grave qui conte la perte d’un frère, la perte de l’Artsakh.

Fuites successives

Roza Sayadyan connaît bien Erevan. À 46 ans, cette grande brune a « l’habitude d’être réfugiée ». En trois décennies de conflit pour le contrôle du Haut-Karabakh, elle a déjà fui à trois reprises. « Il n’y aura plus d’autre fois », dit-elle sur un ton amer, ses mains serrant un zhingyalovhats – une galette fourrée aux herbes typique de chez elle – tout juste poêlé. Avec sa mère, sa belle-mère et sa belle-sœur, elle a ouvert à son arrivée une boulangerie de spécialités de l’Artsakh. Une réponse aux salaires trop bas et à la difficulté de trouver un emploi. « Ce travail a occupé mon esprit loin de l’Artsakh, sans quoi j’aurais sombré », confie Karina, sa belle-mère.

Mais il y a quelques mois, la boulangerie de la famille Sayadyan a fermé. « C’est le cas de nombreux commerces ouverts par des réfugiés, qui ont souvent perdu tout leur patrimoine avec l’exode », déplore Roza. Si le Gouvernement arménien versait initialement des aides mensuelles, celles-ci ne concernent dorénavant plus que les jeunes, les personnes âgées et les personnes en situation de handicap. « Beaucoup de familles précarisées sont désespérées car elles ne peuvent plus payer les loyers, poursuit Roza Sayadyan. Certaines ont dû déménager en Russie. »

Comme beaucoup d’Arménien·ne·x·s, elle ne cache pas sa colère contre la politique d’apaisement avec le voisin azerbaïdjanais menée par le premier ministre, Nikol Pachinian, perçue comme une trahison. « Sur les routes, les Arméniens nous attendaient avec du pain, de l’essence, une chambre pour dormir. Le peuple nous a soutenus. Le gouvernement, lui, nous a abandonnés, fustige-t-elle. Et la communauté internationale aussi. L’argent et le pétrole azéris ont pesé plus lourd que nos vies. » Une indifférence qui scelle selon elle le sort des déplacé·e·x·s : « Plus personne ne se soucie de nous, nous sommes invisibles. Nous n’avons plus aucun espoir de retour. »