< Jannis Julien Grimm : On s’engage dans un mouvement quand l’on ressent un besoin puissant de changement, souvent déclenché par l’indignation face à ce qui se passe autour de nous. Ce sentiment ne se manifeste pas forcément par la colère ; il peut également s’exprimer par une profonde tristesse silencieuse. Ainsi se crée une tension entre ses convictions personnelles et ce que l’on perçoit dans la société. Lorsque les valeurs et les notions de justice propres à chacun entrent en conflit avec les actions réelles de la société, cette rupture devient palpable – et peut constituer le point de départ d’un mouvement.
< Pour que cette tension se concrétise, il faut que quelqu’un l’organise. Il faut donc des personnes capables de mettre en mots l’indignation morale, de formuler des messages et de savoir comment organiser des manifestations, comment forger des alliances. Pour comprendre ce phénomène, il faut pouvoir distinguer les causes structurelles des déclencheurs immédiats. Les causes structurelles sont le terreau du mécontentement : croissance des inégalités sociales, exclusion de certains groupes, stigmatisation ou absence de représentation politique. Ces facteurs façonnent le climat sociétal et signalent qu’il y a dysfonctionnement. Et les déclencheurs concrets peuvent être un scandale, un incident violent, une injustice flagrante. Ce sont ces événements qui viendront souvent mettre le feu aux poudres et lancer le mouvement.
< Dans la recherche, on parle d’« événements de choc moral ». Ce sont des moments qui bouleversent émotionnellement les individus au point qu’ils ne peuvent plus rester spectateurs. Il s’agit souvent d’actes de violence – par exemple l’assassinat de George Floyd aux États-Unis ou celui de Jina Mahsa Amini en Iran. Ces personnes et leurs destins deviennent des points de cristallisation symboliques de la résistance. Il est souvent bénéfique pour un mouvement d’avoir des visages capables de canaliser la sympathie. Greta Thunberg, par exemple, incarne et façonne le mouvement climatique. D’autres se retrouvent involontairement à remplir ce rôle, comme certains membres de la Last Generation, qui sont devenus les porte-parole par accident et, de ce fait, la cible d’hostilités publiques.
< L’engagement de la société civile fait face à des répressions, des restrictions et une surveillance croissantes. Les manifestations sont de plus en plus criminalisées, interdites préventivement ou réprimées par une force policière excessive. Et ce, même si dans les démocraties, la majorité d’entre elles restent civiles, ordonnées et légalement légitimes. On constate également que les manifestations actuelles sont organisées de façon plus décentralisée et reposent fortement sur les communautés. Elles invoquent le droit international et placent les principes normatifs au premier plan – des principes inscrits dans les constitutions européennes, les accords internationaux et la Charte des Nations unies. Récemment, les activistes des manifestations pour Gaza rapportent une nette augmentation de la violence policière ; mes recherches confirment ce phénomène. Parmi les méthodes observées, les étranglements et les coups portés à des personnes allongées au sol se multiplient.
< Pour beaucoup, manifester apparaît d’abord comme une solution radicale, comme une perturbation du déroulement normal de la démocratie. Cette perception légitime souvent une grande partie de la répression, en qualifiant les mouvements sociaux d’« antidémocratiques » ou d’« anticonstitutionnels ». Le discours dominant associe la protestation à l’image de « jeunes irrationnels », parce que ce sont eux qui descendent dans la rue contre les injustices. On oublie alors que la protestation est intimement liée à des processus constructifs et créatifs, et qu’elle puise sa force dans la synergie avec d’autres formes d’engagement citoyen. Le mot latin protestari signifie « témoigner ». Qui proteste, témoigne – pas seulement contre quelque chose, mais aussi pour une cause.
< Si, bien sûr, il existe de nombreuses formes d’engagement civique. La recherche et l’enseignement peuvent alimenter le rôle de la société civile lorsqu’ils examinent des thèmes comme la démocratie, les droits humains ou la répression, contribuant ainsi à éclairer le public. De nombreuses ONG, associations et organisations œuvrent pour des causes sociales, écologiques ou politiques. Et il ne faut pas non plus oublier l’activisme individuel et collectif, jusqu’à la désobéissance civile.
< Dans le meilleur des cas, un mouvement devient superflu après avoir atteint ses objectifs. Une perte de vitesse peut aussi survenir lorsque les institutions politiques ou d’autres groupes s’emparent du sujet. Parfois c’est utile à la cause, mais ce genre de récupération remet en question la légitimité du mouvement à continuer de manifester. Parfois encore, les manifestations ont pour effet de diminuer la sympathie du public pour une cause. Cela ne signifie pas automatiquement leur échec. L’essentiel est de savoir si elles suscitent le débat, transforment les structures ou influencent durablement les processus politiques. Historiquement, de nombreux mouvements réussis étaient controversés, voire haïs. Des études montrent que les manifestations pour le climat ont considérablement accru la prise de conscience du changement climatique, même dans les contextes où les activistes ont été rejetés.
< Un mouvement doit se réinventer et adapter ses revendications au fil du temps pour survivre. Nous, en tant que société civile, pouvons soutenir cela en défendant les espaces de protestation, en renforçant les réseaux de solidarité et en maintenant le dialogue, même lorsque les positions sont inconfortables.