Illustrations © Arinda Craciun, Atelier petit 4
Illustrations © Arinda Craciun, Atelier petit 4
Dossier: Société civile et engagement

Trois femmes, trois renouveaux

Les femmes syriennes ont joué un rôle décisif dans la résistance contre le régime de Bachar al-Assad. Mais elles craignent d’être à nouveau marginalisées dans la nouvelle Syrie. Témoignages croisés de trois militantes pour les droits des femmes.

Détails

«Une Syrie sans al-Assad signifie tout pour moi»

Huda Khaity, 46 ans, est la fondatrice de plusieurs centres pour femmes, d’abord dans la Ghouta orientale où elle est née, puis à Idlib depuis son exil en 2013. Elle y dirige le Women Support & Empowerment Center, qui offre un soutien juridique, politique et psychologique aux femmes, ainsi que des formations professionnelles. Depuis la chute de Bachar al-Assad, elle partage son temps entre Idlib et la Ghouta orientale, où elle tente de reconstruire les centres détruits.

 

Pendant quatorze ans, les femmes syriennes ont lutté contre le Gouvernement al-Assad et ont obtenu des avancées significatives. Aujourd’hui, nous avons le droit de participer à tous les aspects de la reconstruction. Pourtant, il reste difficile pour nous de trouver notre place dans les nouvelles dynamiques politiques. Or, nous ne devons pas nous contenter d’être des figures symboliques, nous devons pouvoir occuper des postes décisionnels. Certains progrès sont à souligner, comme la nomination d’une ministre ou l’intégration de femmes dans des comités, comme celui sur la justice transitionnelle ou sur les disparus. Mais cela reste insuffisant. Tout porte à croire que nous devrons continuer à nous battre depuis l’opposition.

L’islam politique est souvent diabolisé. Mais à mes yeux, l’islam a toujours été un soutien pour la cause des femmes, nous garantissant des droits en matière d’héritage, d’économie et d’éducation. L’islam n’a jamais été opposé aux droits des femmes, même s’il est parfois interprété de manière erronée. Je viens d’une société conservatrice, mais à Idlib, je vis seule, j’occupe un poste de direction et je m’exprime librement. Il faut dire que la société civile joue un rôle clé : quand elle soutient les femmes, le gouvernement ne peut s’y opposer. Malheureusement, dans de nombreuses régions, la guerre a détruit les valeurs de la société en même temps que les infrastructures. Une part fondamentale de notre mission consiste donc désormais à sensibiliser davantage aux droits des femmes.

Être dans une Syrie sans al-Assad signifie tout pour moi. J’ai survécu aux massacres, aux attaques chimiques de 2013 et de 2018, aux bombardements et à l’exil. J’ai perdu des membres de ma famille. Nous avons payé un prix élevé pour cette liberté, et nous devons la défendre avec force. En matière de droits des femmes, nous ne devons pas nous arrêter jusqu’à ce que nous puissions toutes avoir accès aux postes à responsabilité, et que les droits de toutes soient respectés. Reconstruire est bien plus difficile que détruire. Cela demandera beaucoup d’énergie, après ces années qui nous ont épuisées. Mais personne ne reconstruira notre pays à notre place. Je pense souvent aux Trümmerfrauen, ces Allemandes qui ont déblayé les décombres des villes bombardées au sortir de la Seconde Guerre mondiale : elles sont un modèle pour moi.

 

«Beaucoup de femmes en Syrie ont peur»

Roula Baghdadi, 44 ans, était avocate à Damas jusqu’en 2017. Elle y défendait les femmes victimes de discrimination et de violences domestiques, ainsi que les prisonnier·ère·x·s politique·x·s après le début de la révolution en 2011. En 2017, craignant des représailles, elle a fui au Liban. Aujourd’hui, elle dirige l’organisation syrienne Dawlaty, engagée pour les droits humains et les droits des femmes.

 

Les femmes qui ont participé à la révolution ont changé : elles sont devenues plus fortes. Et maintenant, avec la chute du régime, elles devraient rester à la maison et se taire ? Nous faisons face à un gouvernement extrémiste qui ne respecte pas les droits des femmes. Il cherche à se donner une bonne image devant la communauté internationale, mais en Syrie, beaucoup de femmes ont peur. Moi aussi, j’ai peur. L’une des menaces qui pèsent sur nous est l’enlèvement. De nombreuses femmes de la région côtière ont disparu, et lors des violences à Suwaida l’été dernier, des dizaines de femmes et de filles ont été enlevées. Le gouvernement n’a rien entrepris de sérieux pour élucider ces affaires. Les partisans du régime nient même que ces événements ont eu lieu.

Il y a une année à peine qu’al-Assad a été renversé. Mais depuis, la société syrienne se divise davantage chaque jour. Y compris les militantes pour les droits des femmes : certaines soutiennent le gouvernement, ou veulent lui donner une chance, d’autres refusent de dialoguer ou de collaborer avec lui. Au début, j’encourageais les femmes à s’engager politiquement, mais aujourd’hui, je ne suis plus sûre que ce soit une bonne chose. La participation politique est-elle productive si le système est mauvais ? Selon la déclaration constitutionnelle, le pouvoir est concentré entre les mains du président par intérim, Ahmed al-Sharaa. Participer à un système où on ne peut de toute façon rien changer, c’est participer à une comédie.

Notre organisation, Dawlaty, se concentre sur le renforcement de la place des femmes dans la société civile. Nous les formons à s’exprimer en public et à mener des actions politiques au niveau local. Il serait important de créer des conseils où les femmes pourraient s’impliquer et être entendues. Je n’ai pas confiance dans le gouvernement, mais j’ai confiance dans la société syrienne, malgré la haine qui y règne. Nous devons dialoguer et rassembler. C’est pourquoi nous organisons des ateliers avec des femmes de la côte, d’Idlib, de Raqqa, de Qamishli et d’autres régions. Notre approche consiste à renforcer les communautés locales et à les relier à l’échelle nationale.

 

«Nous, les femmes, travaillons pour une cause commune»

Sawsan Reshid, 37 ans, est une avocate originaire d’Afrin qui vit à Qamishli, dans le nord-est, depuis 2018. Elle se consacre aux droits au logement, à la terre et à la propriété des personnes déplacées. Elle a récemment travaillé sur un rapport traitant des conséquences des déplacements sur les femmes, souvent soumises à des pressions supplémentaires dans les camps de réfugié·e·x·s.

 

Je suis devenue avocate parce que j’ai toujours vu les juristes comme des personnalités fortes, capables de soutenir les femmes de leur entourage. De plus, en tant que Kurde, beaucoup de mes droits étaient restreints en Syrie. Les premiers mois après la chute de Bachar al-Assad, nous étions pleins d’espoir. La peur des services secrets avait disparu et les gens recommençaient à parler librement. Mais les violences sur la côte et à Suwaida ont ravivé les craintes. Beaucoup redoutent que ces événements ne se reproduisent dans d’autres régions, notamment dans les zones kurdes.

En tant que femme kurde, je n’ose pas me rendre à Damas. Peut-être qu’il ne m’arriverait rien, beaucoup de gens y vont et en reviennent. Mais parce que je suis militante, je crains d’avoir des problèmes. Récemment, à un checkpoint à Damas, on m’a demandé si j’étais Kurde ou Arabe, à cause de mon apparence. Si j’avais porté un voile, on ne m’aurait probablement rien demandé. Il y a de nombreux signes que les groupes religieux et ethniques deviennent des cibles, ce qui pousse ces communautés à se replier sur elles-mêmes, par peur.

En termes de cohésion et de paix, les femmes jouent un rôle central. Je fais partie, par exemple, d’un collectif de militantes venues de différentes régions de Syrie. Lorsque la violence a éclaté à Suwaida, un groupe d’Idlib est immédiatement descendu dans la rue pour manifester. Peu importe nos origines différentes : en tant que femmes, nous travaillons pour une cause commune.