Un délinquant sexuel condamné est désormais président des États- Unis. Donald Trump s’est déjà moqué des victimes de violences sexuelles, il a même plaisanté sur le fait qu’il avait le droit de toucher les femmes partout. Et ses déclarations reçoivent un écho favorable, en particulier à l’heure où les positions contraires au féminisme et au mouvement #MeToo ont le vent en poupe sur les réseaux sociaux.
Signe de cette tendance, le hashtag #YourBodyMyChoice a fait fureur sur la plateforme TikTok au lendemain de la victoire électorale de Trump en novembre dernier : lancé par l’influenceur d’extrême droite Nick Fuentes, il revendique le droit des hommes à disposer du corps des femmes. Les États-Unis ne sont pourtant pas un cas à part. En Argentine, le président Javier Milei a fait du féminisme son grand ennemi. Il a supprimé le Ministère de la femme, fermé l’autorité antidiscrimination, réduit les fonds destinés à la lutte contre les violences sexistes. Et à l’instar des États-Unis sous Trump, le droit à l’interruption de grossesse pourrait bientôt également y être interdit, même en cas de viol.
Et puis il y a l’Afghanistan, où les talibans font tout pour éroder les droits des femmes depuis leur prise de pouvoir en 2021. Tout récemment, ils ont promulgué de nouvelles lois sur le vice et la vertu. L’objectif : invisibiliser totalement les femmes. L’accès à l’éducation est de plus en plus difficile pour elles et les jeunes filles ; elles sont de surcroît soumises à des règles vestimentaires strictes et il leur est désormais interdit de parler en public.
« La défense de la masculinité est devenue une sorte de politique identitaire. »Susanne Kaiser, journaliste et auteure
Ce ne sont là que trois exemples d’une évolution inquiétante : selon le Women, Peace and Security Index 2023 / 2024, la montée des forces autoritaires risque de réduire à néant les progrès réalisés dans le domaine des droits des femmes. « Le tableau est très sombre en ce moment », déclare Susanne Kaiser, journaliste et auteure du livre Backlash (contrecoup), qui analyse la montée du mouvement antiféministe. « La défense de la masculinité est devenue une sorte de politique identitaire dont l’objectif premier est de revenir sur les acquis du féminisme, parmi lesquels figure en premier lieu le droit à l’autodétermination. Pour asseoir leur pouvoir, les gouvernements autoritaires, mais aussi les mouvements radicaux d’extrême droite, instrumentalisent le contrôle du corps des femmes. »
Selon de nombreuses études, les mouvements d’opposition auxquels participent les femmes ont une plus grande probabilité de succès et ont de meilleures chances d’aboutir à une démocratie plus égalitaire. C’est pourquoi de nombreux gouvernements autoritaires entravent ou empêchent les femmes de participer à la vie publique.
Celles-ci sont exclues des fonctions politiques et renvoyées « au foyer », dans leur rôle traditionnel d’épouse et de mère. C’est également pour coller à ces idées reçues que les interruptions de grossesse sont interdites, même lorsque la vie de la femme enceinte est en grand danger. On redonne ainsi aux hommes le contrôle sur le corps des femmes. Ce sont eux qui décident non seulement de la grossesse mais aussi – à travers la propagation de « valeurs traditionnelles » et sous couvert de les protéger – de la manière dont les femmes s’habillent, où, quand et avec qui elles peuvent sortir. Les hommes, qui souffrent eux-mêmes des structures autoritaires et des modèles de masculinité inaccessibles, obtiennent ainsi au moins un minimum de pouvoir ; ils renforcent en retour leur approbation et leur soutien à des politiques patriarcales, ainsi qu’aux personnes qui les promeuvent. Alors que les mouvements islamistes radicaux, comme en Afghanistan, visent à évincer toutes les femmes de la vie publique, les gouvernements autoritaires, comme en Argentine, en Russie ou en Chine, mènent des campagnes dites « antigenre » qui visent les droits des femmes et des personnes queers. Ils s’opposent à l’éducation sexuelle, aux mariages entre personnes de même sexe, à l’avortement et au choix de l’identité de genre, tout en promouvant les rôles traditionnels, parfois jusque par le biais d’intimidations et de menaces.
Même dans les États démocratiques libéraux, les politicien·ne·x·s ou les partis conservateurs adoptent des politiques qui réduisent le soutien à l’égalité des sexes. La campagne de Trump, par exemple, promettait de rendre aux hommes leur suprématie. Les féministes auraient « retiré leurs droits aux hommes » et les femmes seraient désormais avantagées.
« sur le long terme, je suis certaine que le féminisme s’imposera. »Susanne Kaiser, journaliste et auteure
« Le fait que les hommes continuent de dominer la hiérarchie des sexes et que l’égalité soit loin d’être atteinte au niveau juridique, mais aussi social, est généralement ignoré », explique Susanne Kaiser. Avec sa politique, Trump a également réussi à interpeller les femmes conservatrices, majoritairement blanches. Elles ont massivement voté pour lui, même celles qui s’opposaient à l’interdiction de l’avortement. « Il y a malheureusement aussi beaucoup de femmes qui profitent du patriarcat ou qui se laissent guider par des considérations misogynes et racistes », observe Susanne Kaiser. Chez les hommes, en revanche, c’est surtout l’étalage de la virilité de Trump – par exemple par des poignées de main agressives, des commentaires sexistes ou des déclarations prétentieuses – qui fait mouche. Ce n’est donc pas un hasard si le slogan « Your body, my choice » (Ton corps, mon choix) est devenu le leitmotiv des partisan·e·x·s de Trump. L’inversion moqueuse du slogan « Mon corps, mon choix », qui revendique le droit des femmes à disposer de leur corps, tourne en dérision les préoccupations de celles-ci. Le hashtag #YourBodyMyChoice a surtout été utilisé par des membres de la gen Z, mais aussi par des hommes éduqués. « Toutes les femmes peuvent être victimes de violence et de sexisme, et des hommes de tous âges et de toutes conditions sociales peuvent en être à l’origine. Des études montrent que les ressentiments misogynes sont très répandus, notamment dans les milieux universitaires, et que les jeunes générations ne sont pas à l’abri », déclare Susanne Kaiser. Selon la journaliste, les réseaux sociaux contribuent fortement à la diffusion de ces messages, car leurs algorithmes poussent les contenus radicaux qui contiennent des déclarations hostiles aux femmes ou aux queers et rendent pratiquement invisibles les contenus aux opinions contraires.
Pire, #YourBodyMyChoice, c’est également une menace de viol : le sexe est ici célébré comme un moyen de punir, d’humilier et de dominer les femmes. Dans les jours qui ont suivi les messages de Nick Fuentes avec ce hashtag, des publications fantasmant sur des viols se sont répandues en chaîne. De nombreuses femmes et jeunes filles racontent qu’elles ont même été menacées de violences sexuelles. Le fait que Trump lui-même, un délinquant sexuel condamné, compte parmi les têtes de liste de ce mouvement n’est pas étonnant. Beaucoup ne considèrent pas sa condamnation comme un problème. Au contraire, elle représente même un idéal dans certains milieux.
Selon Susanne Kaiser, le backlash est aujourd’hui si important en raison du succès récent des mouvements féministes. « Le féminisme a réussi à obtenir beaucoup de choses en peu de temps par des moyens pacifiques », analyse-t-elle. « À court terme, le risque existe que des mouvements réactionnaires fassent de gros dégâts et réduisent à néant les acquis durement obtenus par le féminisme. Mais sur le long terme, je suis certaine que le féminisme s’imposera.
Des mouvements comme « Femme. Vie. Liberté », #MeToo, One Billion Rising ou Ni una menos ont créé une conscience collective de la violence envers les femmes qui ne pourra pas être inversée aussi facilement. Cette visibilité est notre plus grande arme. » Pour continuer à être efficaces, les mouvements de femmes doivent se mettre en réseau dans le monde entier et inclure les hommes. « Les hommes aussi auraient tout à gagner de la fin du patriarcat », déclare Susanne Kaiser. « Car celui-ci les enferme dans un corset rigide de mâle alpha et leur refuse la possibilité de s’épanouir librement. Et qui a vraiment envie de ça ? »