Des messages comme celui-ci, l’ONG Futerasu en reçoit presque tous les jours. Une jeune femme demande des conseils pour rembourser ses dettes dans un host club, un bar à hôtes. Le patron l’a poussée à gagner de l’argent en se prostituant. Comment s’en sortir ?
Les bars à hôtes sont très répandus dans les centresvilles japonais. Le personnel masculin, les hôtes, discutent et flirtent avec les clientes. Elles viennent y trouver la compagnie de ces beaux jeunes hommes. On y boit beaucoup d’alcool, les boissons sont chères et les prix ne sont pas forcément affichés. Il arrive donc rapidement que les clientes perdent le fil de leur consommation et se retrouvent avec une facture très élevée. L’avocate Mikami Saki* explique : « Autrefois, les host clubs étaient réservés aux femmes riches. Ces établissements sont progressivement devenus plus accessibles au grand public. Leur clientèle est essentiellement composée de jeunes femmes, majoritairement seules. Pour celles qui n’arrivent pas à éponger leurs dettes, il est courant qu’on leur suggère de les rembourser en travaillant dans le domaine du sexe. » L’hôte recevra l’argent que les femmes gagnent lorsqu’elles se prostituent.
Le travail du sexe est un gros business au Japon. Selon les données de la branche, environ 400 000 femmes travailleraient dans l’industrie du sexe à l’échelle nationale. Mais le nombre de cas non recensés pourrait être nettement plus élevé. En fait, la prostitution est illégale, mais l’interdiction ne concerne que les relations sexuelles impliquant la pénétration. D’autres actes sexuels sont autorisés et sont même proposés ouvertement.
« Beaucoup de ces femmes pensent en fait qu’elles sont en couple avec les hôtes. » Shiomura Ayaka, membre du Parlement japonais
Le phénomène de ces femmes poussées à la prostitution à la suite de leur fréquentation des bars à hôtes a récemment fait l’objet d’une grande attention dans les médias japonais. La police a mené des descentes dans plusieurs de ces bars. Fin mai, un de ces établissements a été fermé dans le quartier de Kabukicho, à Tokyo. L’hôte du bar « Love » a été condamné pour avoir poussé une femme à la prostitution. L’arnaque est toujours la même : les hommes profitent de jeunes femmes, généralement inexpérimentées sur le plan sexuel et en manque d’affection, les séduisent et leur font croire à l’amour avec un grand A. Ils attirent ainsi les femmes dans les bars à hôtes jusqu’à ce qu’elles s’endettent fortement. Ensuite, les hôtes mettent les femmes en contact avec des hommes qui les poussent vers le commerce du sexe.
Selon les autorités japonaises, nombre de ces bars entretiennent des liens avec des bandes criminelles. Même si tous les bars à hôtes ne sont de loin pas impliqués dans des affaires illégales, ils jouent et gagnent de l’argent avec la promesse d’affection et d’amour. Le concept selon lequel les gens paient pour que quelqu’un passe du temps avec eux dans des bars ou des cafés est très répandu au Japon. Il existe également des services de rencontres pour les femmes, qui proposent de les mettre en relation avec des « amis » ou des « partenaires » l’espace de quelques heures.
« Dans le cas des bars à hôtes, il s’agit essentiellement d’un love scam, c’est-à-dire d’une ‘escroquerie à l’amour’ », déclarait à CNN Shiomura Ayaka, membre du Parlement japonais, qui a fait campagne – sans succès – pour de meilleures mesures de protection contre l’exploitation des femmes par les tenanciers de host clubs. « Beaucoup de ces femmes pensent en fait qu’elles sont en couple avec les hôtes. »
En 2023, selon la radio-télévision publique NHK, la police de Tokyo a arrêté 140 personnes pour prostitution présumée à Kabukicho, soit trois fois plus que l’année précédente. Parmi les personnes arrêtées, 40 % ont déclaré à la police qu’elles s’étaient prostituées pour rembourser leurs dettes dans les bars à hôtes.
« C’est donc souvent le moyen le plus efficace pour les femmes de gagner de l’argent. »Mikami Saki, avocate
Le travail du sexe est un métier peu sûr. Les femmes sont indépendantes, même celles qui travaillent dans des établissements. La frontière entre l’offre légale et illégale est souvent floue. « Le sexe avec pénétration est également proposé, mais de manière cachée », explique Mikami Saki. Les personnes qui proposent ce type de service risquent d’être sanctionnées par une amende. Si les femmes n’ont pas de clients, elles ne reçoivent en général pas d’argent. Même si elles sont absentes pour cause de maladie. Les travailleuses du sexe qui tombent enceintes sans le vouloir sont également confrontées à de nombreux obstacles. La pilule contraceptive d’urgence n’est délivrée que sur ordonnance. Les interruptions de grossesse sont chères. De plus, l’accord du père de l’enfant est en principe nécessaire pour une telle intervention au Japon. « Il existe toutefois des cliniques qui passent outre », ajoute Mikami Saki. La violence est également un problème fréquent, rapportent l’avocate Mikami Saki et l’assistante sociale Chiba Miu, toutes deux collaboratrices de Futerasu, qui conseille les travailleuses du sexe dans tout le Japon. Le gouvernement a certes renforcé la loi sur les délits sexuels il y a quelque temps, mais en réalité, peu de viols sont dénoncés. La stigmatisation sociale des travailleuses du sexe est un facteur aggravant. Parfois, la police attribue aux femmes la responsabilité de l’agression, comme une sorte de risque professionnel, et ne prend pas leur plainte au sérieux, rapporte Mikami Saki.
Le secteur reste néanmoins attractif pour de nombreuses femmes. À Tokyo, le salaire minimum moyen s’élève à 1200 yens par heure (l’équivalent d’environ 7 francs suisses). Dans le travail du sexe, on peut gagner entre 3000 (17 CHF) et 20 000 yens (116 CHF) par heure, détaille l’avocate Mikami Saki. « C’est donc souvent le moyen le plus efficace pour les femmes de gagner de l’argent. »
Le système de facturation utilisé par les bars à hôtes n’est pas illégal selon la législation en vigueur. Cependant, un tollé national a conduit les politicien·ne·x·s à proposer un renforcement de la loi afin d’interdire aux établissements leurs pratiques de facturation opaques. Un projet de loi rédigé par Shiomura Ayaka, qui prévoyait des enquêtes gouvernementales, des campagnes publiques de sensibilisation, des services de conseil et une aide à l’emploi pour les victimes, a toutefois été rejeté par le Parlement. L’opposition a fait valoir que les clientes étaient elles-mêmes responsables de leur fréquentation des bars à hôtes et de leurs dépenses « inconsidérées ». « Ces opinions montrent que nous avons un problème dans la société japonaise. Les corps des jeunes femmes n’ont aucune valeur et ne sont considérés que comme des produits », déclarait la parlementaire Shiomura Ayaka à CNN.
Si l’industrie du sexe est autorisée à faire de la publicité de façon très ouverte au Japon, dans la vie quotidienne de la plupart des gens, le sexe est plutôt un sujet tabou. C’est l’une des raisons pour lesquelles la violence envers les femmes et la violence sexuelle sont souvent normalisées au Japon. L’ONG Futerasu milite donc en faveur d’une réforme des cours d’éducation sexuelle. Afin que la violence sexualisée mais aussi le droit à l’autodétermination corporelle puissent être abordés ouvertement. Le Japon reste une société patriarcale. Les hommes dominent la politique et la direction des entreprises. Dans l’indice de l’égalité des sexes du Forum économique mondial, le Japon est classé 118e sur un total de 146 pays. La manière dont les femmes sont représentées, les droits dont elles disposent sur leur corps, sont encore majoritairement entre les mains des hommes.
* Les noms sont écrits dans l’ordre utilisé en japonais (nom de famille, puis prénom).