Dans les grandes villes japonaises, des bars à hôtes proposent aux femmes seules de boire en compagnie de jeunes hommes séduisants. © Shutterstock/Hiroshi-Mori-Stock
Dans les grandes villes japonaises, des bars à hôtes proposent aux femmes seules de boire en compagnie de jeunes hommes séduisants. © Shutterstock/Hiroshi-Mori-Stock
Dossier: Domination masculine

Prises au piège

Acculées par des dettes contractées dans des bars, des femmes se retrouvent contraintes à la prostitution au Japon. Entre tabou social et business, elles ne bénéficient d’aucune protection.

Détails

Des messages comme celui-ci, l’ONG Futerasu en reçoit  presque tous les jours. Une jeune femme demande des  conseils pour rembourser ses dettes dans un host club, un bar  à hôtes. Le patron l’a poussée à gagner de l’argent en se prostituant.  Comment s’en sortir ? 

Les bars à hôtes sont très répandus dans les centresvilles  japonais. Le personnel masculin, les hôtes, discutent  et flirtent avec les clientes. Elles viennent y trouver la compagnie  de ces beaux jeunes hommes. On y boit beaucoup  d’alcool, les boissons sont chères et les prix ne sont pas forcément  affichés. Il arrive donc rapidement que les clientes  perdent le fil de leur consommation et se retrouvent avec  une facture très élevée. L’avocate Mikami Saki* explique :  « Autrefois, les host clubs étaient réservés aux femmes riches.  Ces établissements sont progressivement devenus plus  accessibles au grand public. Leur clientèle est essentiellement  composée de jeunes femmes, majoritairement seules.  Pour celles qui n’arrivent pas à éponger leurs dettes, il est  courant qu’on leur suggère de les rembourser en travaillant dans le domaine du sexe. » L’hôte recevra l’argent que les  femmes gagnent lorsqu’elles se prostituent.

Des promesses vides

 Le travail du sexe est un  gros business au Japon. Selon les données de la branche,  environ 400 000 femmes travailleraient dans l’industrie du  sexe à l’échelle nationale. Mais le nombre de cas non recensés  pourrait être nettement plus élevé. En fait, la prostitution  est illégale, mais l’interdiction ne concerne que les relations  sexuelles impliquant la pénétration. D’autres actes sexuels  sont autorisés et sont même proposés ouvertement. 

« Beaucoup de ces femmes pensent en fait qu’elles sont  en couple avec les hôtes. » Shiomura  Ayaka, membre du Parlement japonais

Le phénomène de ces femmes poussées à la prostitution à  la suite de leur fréquentation des bars à hôtes a récemment fait  l’objet d’une grande attention dans les médias japonais. La police  a mené des descentes dans plusieurs de ces bars. Fin mai, un de  ces établissements a été fermé dans le quartier de Kabukicho,  à Tokyo. L’hôte du bar « Love » a été condamné pour avoir  poussé une femme à la prostitution. L’arnaque est toujours la  même : les hommes profitent de jeunes femmes, généralement inexpérimentées sur le plan sexuel et en manque d’affection,  les séduisent et leur font croire à l’amour avec un grand A. Ils  attirent ainsi les femmes dans les bars à hôtes jusqu’à ce qu’elles  s’endettent fortement. Ensuite, les hôtes mettent les femmes en  contact avec des hommes qui les poussent vers le commerce du  sexe.

Selon les autorités japonaises, nombre de ces bars entretiennent  des liens avec des bandes criminelles.  Même si tous les bars à hôtes ne sont de loin pas impliqués  dans des affaires illégales, ils jouent et gagnent de  l’argent avec la promesse d’affection et d’amour. Le concept  selon lequel les gens paient pour que quelqu’un passe du  temps avec eux dans des bars ou des cafés est très répandu  au Japon. Il existe également des services de rencontres pour  les femmes, qui proposent de les mettre en relation avec des  « amis » ou des « partenaires » l’espace de quelques heures. 

Manque de protection

« Dans le cas des bars  à hôtes, il s’agit essentiellement d’un love scam, c’est-à-dire  d’une ‘escroquerie à l’amour’ », déclarait à CNN Shiomura  Ayaka, membre du Parlement japonais, qui a fait campagne  – sans succès – pour de meilleures mesures de protection  contre l’exploitation des femmes par les tenanciers de host  clubs. « Beaucoup de ces femmes pensent en fait qu’elles sont  en couple avec les hôtes. » 

En 2023, selon la radio-télévision publique NHK, la police  de Tokyo a arrêté 140 personnes pour prostitution présumée  à Kabukicho, soit trois fois plus que l’année précédente.  Parmi les personnes arrêtées, 40 % ont déclaré à la police  qu’elles s’étaient prostituées pour rembourser leurs dettes  dans les bars à hôtes. 

« C’est donc souvent le moyen le plus efficace pour les  femmes de gagner de l’argent. »Mikami  Saki, avocate

Le travail du sexe est un métier peu sûr. Les femmes sont  indépendantes, même celles qui travaillent dans des établissements.  La frontière entre l’offre légale et illégale est souvent  floue. « Le sexe avec pénétration est également proposé,  mais de manière cachée », explique Mikami Saki. Les personnes  qui proposent ce type de service risquent d’être sanctionnées  par une amende. Si les femmes n’ont pas de clients,  elles ne reçoivent en général pas d’argent. Même si elles sont  absentes pour cause de maladie.  Les travailleuses du sexe qui tombent enceintes sans le  vouloir sont également confrontées à de nombreux obstacles.  La pilule contraceptive d’urgence n’est délivrée que sur  ordonnance. Les interruptions de grossesse sont chères. De  plus, l’accord du père de l’enfant est en principe nécessaire  pour une telle intervention au Japon. « Il existe toutefois des  cliniques qui passent outre », ajoute Mikami Saki.  La violence est également un problème fréquent, rapportent  l’avocate Mikami Saki et l’assistante sociale Chiba  Miu, toutes deux collaboratrices de Futerasu, qui conseille les travailleuses du sexe dans tout le Japon. Le gouvernement  a certes renforcé la loi sur les délits sexuels il y a quelque  temps, mais en réalité, peu de viols sont dénoncés. La stigmatisation  sociale des travailleuses du sexe est un facteur aggravant.  Parfois, la police attribue aux femmes la responsabilité  de l’agression, comme une sorte de risque professionnel, et  ne prend pas leur plainte au sérieux, rapporte Mikami Saki. 

Le secteur reste néanmoins attractif pour de nombreuses  femmes. À Tokyo, le salaire minimum moyen s’élève à  1200 yens par heure (l’équivalent d’environ 7 francs suisses).  Dans le travail du sexe, on peut gagner entre 3000 (17 CHF)  et 20 000 yens (116 CHF) par heure, détaille l’avocate Mikami  Saki. « C’est donc souvent le moyen le plus efficace pour les  femmes de gagner de l’argent. » 

Le système de facturation utilisé par les bars à hôtes n’est  pas illégal selon la législation en vigueur. Cependant, un tollé  national a conduit les politicien·ne·x·s à proposer un renforcement  de la loi afin d’interdire aux établissements leurs pratiques  de facturation opaques.  Un projet de loi rédigé par Shiomura Ayaka, qui prévoyait  des enquêtes gouvernementales, des campagnes publiques  de sensibilisation, des services de conseil et une aide à l’emploi  pour les victimes, a toutefois été rejeté par le Parlement.  L’opposition a fait valoir que les clientes étaient elles-mêmes  responsables de leur fréquentation des bars à hôtes et de leurs  dépenses « inconsidérées ». « Ces opinions montrent que  nous avons un problème dans la société japonaise. Les corps  des jeunes femmes n’ont aucune valeur et ne sont considérés  que comme des produits », déclarait la parlementaire  Shiomura Ayaka à CNN. 

Le sexe, un sujet tabou

Si l’industrie du sexe est  autorisée à faire de la publicité de façon très ouverte au Japon,  dans la vie quotidienne de la plupart des gens, le sexe est plutôt  un sujet tabou. C’est l’une des raisons pour lesquelles la  violence envers les femmes et la violence sexuelle sont souvent  normalisées au Japon. L’ONG Futerasu milite donc en  faveur d’une réforme des cours d’éducation sexuelle. Afin  que la violence sexualisée mais aussi le droit à l’autodétermination  corporelle puissent être abordés ouvertement.  Le Japon reste une société patriarcale. Les hommes  dominent la politique et la direction des entreprises. Dans  l’indice de l’égalité des sexes du Forum économique mondial,  le Japon est classé 118e sur un total de 146 pays. La manière  dont les femmes sont représentées, les droits dont elles disposent  sur leur corps, sont encore majoritairement entre les  mains des hommes. 

 

* Les noms sont écrits dans l’ordre utilisé en japonais (nom de famille,  puis prénom).