Le secteur agricole qui emploie beaucoup de travailleur·euse·x·s migrant·e·x·s est particulièrement touché par les déportations. En mars, plus de 5000 personnes s’étaient réunies en Californie pour soutenir les ouvrier·ère·x·s immigré·e·x·s menacé·e·x·s d’expulsion. © Arndt Peltner
Le secteur agricole qui emploie beaucoup de travailleur·euse·x·s migrant·e·x·s est particulièrement touché par les déportations. En mars, plus de 5000 personnes s’étaient réunies en Californie pour soutenir les ouvrier·ère·x·s immigré·e·x·s menacé·e·x·s d’expulsion. © Arndt Peltner
Dossier: L'Amérique qui résiste

Elles désobéissent à Washington

Les «villes sanctuaires» traitent les migrant·e·x·s avec humanité et résistent à la nouvelle politique de Washington en la matière. Elles sont dans le collimateur de l’administration Trump.

Détails

Pas un jour ne passe sans que le Bureau ovale ne publie de nouveaux décrets présidentiels. La rapidité avec laquelle agit l’administration Trump est impressionnante. Chrissie Juliano, directrice exécutive de la Big Cities Health Coalition, un réseau de 35 métropoles qui collaborent dans le domaine de la santé publique, en témoigne : «Nous nous attendions à des changements politiques, à des coupes budgétaires et à des licenciements dans le secteur de la santé publique. Mais je suis surprise par la rapidité et l’ampleur avec lesquelles tout cela se produit.»

Jusqu’à présent, ce réseau de grandes villes était financé par des subventions fédérales à hauteur d’un demi-milliard de dollars par an. Mais il y a fort à parier que les fonds fédéraux viendront bientôt à disparaître.

Bon nombre des villes et communes qui collaborent au sein de la Big Cities Health Coalition sont dans le collimateur de Washington, en particulier celles qui se considèrent comme des sanctuary cities, des villes refuges qui défendent les droits de touxtes leurs citoyen·ne·x·s. Leur existence est vue comme une provocation par Trump, qui les avait qualifiées de « repaires de violence et de chaos » au cours de sa campagne électorale. Or, les statistiques montrent que la violence et la criminalité ne sont pas plus élevées dans les villes sanctuaires, au contraire. Selon une analyse de l’association National Immigration Law Center, cela s’explique par le fait que les victimes d’actes criminels peuvent se rendre à la police sans craindre de répression, même si elles n’ont pas de statut de résident légal.

Pour les citoyens, pas contre eux

« Le concept de ville sanctuaire n’est en aucun cas illégal », affirme l’ancienne maire d’Oakland, Libby Schaaf. Depuis 1986, la ville californienne protège touxtes ses citoyen·ne·x·s, quel que soit leur statut juridique. À l’époque, Oakland avait réagi aux violences au Salvador, au Guatemala, en Haïti et en Afrique du Sud en ouvrant ses portes à des migrant·e·x·s. Juste en face, de l’autre côté de la baie, San Francisco a suivi l’exemple trois ans plus tard. « Les communes décident elles-mêmes de l’utilisation de leurs ressources, elles ne sont pas là pour appliquer les lois sur l’immigration de Trump. Au contraire, elles utilisent leurs moyens de manière ciblée pour leurs propres citoyens – et non contre eux », explique Libby Schaaf.

En 2017, sous le gouverneur Jerry Brown, toute la Californie est officiellement devenue un « État sanctuaire » en réaction aux menaces d’expulsion formulées par Donald Trump lors de son premier mandat contre les quelque 1,8 million de personnes qui vivaient dans l’État sans statut légal. La Californie s’est ainsi délibérément et résolument engagée dans une confrontation avec Trump.

«Ce sont nos voisins. Et si on accélérait le processus pour entrer légalement dans le pays et obtenir la citoyenneté?» Chris Nanos, shérif

Libby Schaaf a déjà eu affaire à Donald Trump en février 2018 : « J’étais sur sa liste noire. Lorsque j’occupais la mairie d’Oakland, j’avais publiquement mis en garde contre une descente imminente des Services d’immigration (ICE), dont j’avais été informée à l’avance. » Donald Trump tente alors de poursuivre la magistrate pour obstruction à la justice, affirmant qu’elle avait enfreint la loi fédérale en divulguant cette information. En vain, faute de base légale. Elle sait donc pertinemment à quoi s’attendre avec les coupes dans le budget fédéral. Car le président est déterminé : « ‘No more Sanctuary Cities’, a-t-il récemment déclaré sur son réseau Truth social. Nous travaillons à des décrets visant à retirer tous les fonds fédéraux à toutes ces villes et à tous ces États ! » Fin avril, le Département de la justice a ainsi annoncé la suppression de 2 millions de dollars destinés à Ceasefire, un programme de prévention de la violence de l’organisation Youth Alive à Oakland. Alors même que, selon des expert·e·x·s sur place, ce programme est à l’origine de la baisse de 40 % du nombre de meurtres à Oakland.

Une oasis dans la zone de la mort

Les oppositions à la politique de Trump se manifestent à tous les niveaux : communes, districts, États ou membres individuels des autorités. Le comté de Pima, un district frontalier avec le Mexique situé au sud de la grande ville de Tucson, en Arizona, s’est autoproclamé « district sanctuaire ». Pendant longtemps, c’est ici que l’on comptait le plus grand nombre de passages illégaux à la frontière, bien que cette région située au coeur du désert de Sonora soit considérée comme l’une des plus meurtrières pour les migrant·e·x·s. En effet, il faut parcourir plus de 30 kilomètres de désert inhospitalier, où la température peut dépasser les 45 degrés en été, pour rejoindre la ville la plus proche depuis le « mur de Trump ». Celleux qui n’ont pas assez d’eau meurent dans d’atroces souffrances. Les gardes-frontières retrouvent régulièrement des restes humains.

Patrick Guerin est shérif adjoint dans le comté de Pima. Âgé de 27 ans, il est en service depuis trois ans. Nous quittons la petite ville d’Ajo à bord de son 4x4 direction le désert. Les cartels du nord du Mexique, qui contrôlent le trafic de drogue et les routes migratoires, modifient sans cesse ces dernières. Les « coyotes » – les passeurs – utilisent des itinéraires de plus en plus isolés pour la faire traverser. « Il est difficile de prédire quel itinéraire ils emprunteront, car les cartels se disputent le contrôle des routes », explique Patrick Guerin. Au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans le désert, le « mur de Trump » apparaît à l’horizon comme une cicatrice sombre.

«Cette culture de la peur détériore les conditions de travail, de toutes les personnes employées dans ce secteur.»Antonio De Loera-Brust, porte-parole de l’United Farm Workers of America Union

« Nous, les adjoints, sommes employés par le comté. Nous n’appliquons pas les lois fédérales. Nous ne pouvons engager des poursuites pénales qu’en Arizona. Mais l’immigration illégale est une question fédérale. Notre rôle se borne donc tout au plus à demander aux migrants : ‘Avez-vous besoin d’eau ? Pouvons-nous vous aider ?’ »

Le shérif Chris Nanos, la soixantaine, est responsable du sauvetage et de l’évacuation des personnes dans le désert du comté de Pima. Pour lui, le problème à la frontière est purement politique. « Il y a des gens qui vivent dans ce pays depuis trente, quarante, cinquante ans ou plus et qui ne sont ni des criminels ni des mauvaises personnes. Ce sont nos voisins. Et si on accélérait le processus pour entrer légalement dans le pays et obtenir la citoyenneté ? »

Action urgente

Stop aux expulsions massives

Je signe la pétition
La peur règne

Le 31 mars, plus de 5000 personnes s’étaient rassemblées à Delano, au coeur de la région agricole californienne, pour manifester contre le gouvernement Trump. « Stand with immigrant workers » (Soutenez les travailleurs immigrés), scandaient en choeur les ouvrier·ère·x·s agricoles et les syndicats présent·e·x·s à l’appel du syndicat United Farm Workers of America Union (UFW).

Quelques jours plus tôt, les services d’immigration avaient procédé aux premières arrestations dans ce même comté, celui de Kern. Selon Antonio De Loera-Brust, porte-parole de l’UFW, l’objectif était de semer la peur. « Le comté de Kern emploie probablement près de 100 000 travailleurs agricoles, dont une bonne moitié sans papiers. La police des frontières a arrêté environ 200 personnes, dont 70 à 80 qui ont probablement été expulsées. Même si je ne veux pas minimiser le traumatisme causé à leurs familles, ces expulsions représentent un pourcentage très faible par rapport aux travailleurs agricoles présents dans la région. En revanche, elles ont provoqué la peur pour ceux qui y ont assisté. »

Antonio De Loera-Brust ajoute : « Ce qui nous inquiète, c’est que les travailleurs, par crainte d’être expulsés, sont moins disposés à parler de dumping salarial, de conditions de travail précaires ou d’autres violations du droit du travail. Cette culture de la peur détériore les conditions de travail, non seulement des travailleurs sans papiers, mais de toutes les personnes employées dans ce secteur. »