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Interview culturelle

«J’aimerais pouvoir dire que ce n’est pas politique de chanter en arabe»

Le musicien helvético-marocain Sami Galbi fait se rencontrer le raï et les synthétiseurs. Le succès enregistré dès son premier single sorti fin 2023 lui permet de porter un message militant.

Détails

Sami Galbi, issu de la culture des squats lausannoise, se produit aujourd’hui sur les plus grandes scènes du pays. La radio Couleur 3 avait interrompu la diffusion en direct de son concert à Paléo en 2024 alors qu’il lançait un slogan propalestinien. Il revient cette année pour défendre un premier album, Ylh Bye Bye, sorti le 2 mai chez Bongo Joe, et repartir en tournée aux quatre coins de l’Europe, avec un passage par… le Paléo, le 23 juillet prochain.

> AMNESTY : Il y aura de nouveau un message pour la Palestine cette année à Paléo?

< Sami Galbi : Évidemment, une occasion comme ça ne se rate pas !

> Comment avez-vous vécu la censure de Couleur 3 l’année passée?

< Je suis conscient que les employés de Couleur 3 ne sont pas complètement libres. Mais ça reste problématique de stigmatiser une voix pro-palestinienne, car c’est valider tout le discours qui voudrait que l’on soit apolitique sur cette question. Nous devons dénoncer cette langue de bois. Les animateurices de Couleur 3 ont une responsabilité. Iels ont disqualifié mon propos. Et le faire, c’est prendre position et participer à la normalisation du génocide en cours.

> Que répondez-vous quand on vous dit que la musique doit rassembler plutôt que diviser sur des questions jugées sensibles?

< Ce ne sont pas les musiciens ou les personnes racisées qui divisent le monde, c’est le monde qui nous divise depuis longtemps. Quand tu subis des oppressions, de quelque type que ce soit, ça te fait gentiment rire ce genre de remarque. Les personnes qui dominent la société n’ont aucun intérêt à ce que nous appuyions là où ça fait mal. Réclamer une culture qui ne froisse personne et qui divertisse est une position de privilégié, et une rhétorique pour nous faire taire.

> Est-ce de plus en plus difficile de prendre position?

< Dans les médias surtout. Les journalistes essaient de m’amener sur les sujets qui les arrangent. Souvent, on me pose des questions sur la dimension queer de mes musiques et de mes visuels. C’est un sujet extrêmement politique, mais plus accepté en Europe, presque vendeur. On évite en revanche totalement les questions palestinienne et décoloniale. J’en parle malgré tout, mais je remarque qu’on m’invite rarement pour des directs, et quand je relis les retranscriptions de presse écrite, on angle très souvent sur les sujets qui arrangent la rédaction. Je refuse de plus en plus d’interviews.

> Votre notoriété grandit très vite. Est-ce qu’on se sent une responsabilité également grandissante? 

< Avec plus de visibilité, notre parole a plus de poids. Si l’on peut, on doit utiliser les espaces que nous avons à disposition pour faire entendre notre voix. Mais chacun doit se questionner sur ce qu’il peut impacter. Tout ne doit pas reposer sur le dos des artistes, qui non seulement ne sont pas les acteurs avec le plus de pouvoir, mais qui doivent vivre, payer leurs factures, etc.

> Est-ce que vos compositions, dans le contexte actuel, ne sont pas en soi politiques?

< J’essaie de ne pas aborder ma musique uniquement par le prisme identitaire, même si c’est vrai que c’est indissociable. En produisant de la culture arabophone – le raï est très nord-africain et le marocain est un dialecte propre, mais le public occidental amalgame toutes ces cultures –, on est identifiés comme Arabes. J’aimerais vous dire que ce n’est pas politique de chanter en arabe, mais ce serait naïf. Du 11 septembre au génocide palestinien, on voit l’amalgame entre cultures arabe et musulmane, entre lutte terroriste et politique, l’angoisse face aux arrivées de migrants. Dans ce contexte, tu chantes en arabe, tu es ramené à ces questions. Le regard est très différent sur un artiste sud-américain par exemple.