© André Gottschalk
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Opinion

La dictature avance à pas feutrés

La Géorgie a amorcé sa dérive vers les «démocraties illibérales». Clément Girardot*, journaliste français installé à Tbilissi, en a récemment fait les frais.

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Il est environ 6 heures du matin ce mercredi 12 février quand, après plus d’une heure d’attente au comptoir de contrôle des passeports à l’aéroport de Tbilissi, un policier me tend une feuille mal imprimée pour me notifier mon interdiction d’entrée sur le territoire. En guise de justification, il a coché la case « autre raison ». Je ne suis donc pas refoulé à cause d’un crime, d’une amende impayée, de documents invalides ou d’un risque de trouble à l’ordre public.

Depuis 2010 et ma première visite en Géorgie, mes passeports successifs se sont recouverts de tampons. Je n’avais jamais eu quelque problème que ce soit avec les gardes-frontières ou la police.

Il ne faisait que peu de doute que j’étais ciblé pour mon travail de journaliste. Lequel de mes articles avait pu déplaire ? Ou serait-ce mes posts sur les réseaux sociaux qui alertaient sur la répression des autorités de Tbilissi ? Quelle pouvait bien être cette mystérieuse « autre raison » ?

Officiellement, je n’en saurai guère plus. Mais j’apprends rapidement par des contacts que mon nom figure sur la « liste rouge » des Services de renseignement intérieur, car je constituerais une menace pour le gouvernement.

Jadis « modèle » de transition démocratique pour la région du Caucase et même au-delà, la Géorgie a dérivé ces dernières années vers le clan des « démocraties illibérales ». Elle emprunte désormais avec entrain l’autoroute de l’autocratie mafieuse. Mais avec une spécificité : l’autocrate en question n’occupe aucune fonction politique officielle. Il s’agit simplement de l’homme le plus riche du pays, l’oligarque Bidzina Ivanichvili.

Ma mésaventure n’a au final rien de si surprenant. Depuis le début de la guerre en Ukraine, le gouvernement du mal nommé parti du « Rêve géorgien » s’est petit à petit enfermé dans une réalité parallèle peuplée de théories du complot pro-russes. Les faits les plus évidents sont devenus sa hantise.

Les journalistes géorgien·ne·x·s paient déjà le prix élevé de cette dérive. Après les fraudes électorales du 26 octobre 2024 et la volte-face concernant le processus d’adhésion à l’Union européenne du 28 novembre, les reporters locaux·ales ont été spécifiquement ciblé·e·x·s par la police lors des grands rassemblements de début décembre. En parallèle, le gouvernement redouble de zèle législatif pour assécher les financements des derniers médias indépendants.

Des journalistes russes ou biélorusses d’opposition avaient déjà subi des expulsions arbitraires ces dernières années. Ce n’était qu’une question de temps pour que des professionnel·le·x·s occidentaux·ales soient aussi ciblé·e·x·s.

Mais, contrairement au régime poutinien, le « Rêve géorgien » ne cherche pas les coups médiatiques. Il s’en prend de préférence aux plus faibles, aux journalistes indépendant·e·x·s qui n’ont pas de rédaction pour les soutenir ou de notoriété suffisante pour attirer les projecteurs. Il s’en prend aléatoirement à des étranger·ère·x·s qui ont eu le malheur d’exprimer leur solidarité dans la rue ou sur les réseaux sociaux, ou même à des familles binationales sans histoire.

Cette répression à relativement bas bruit – dont l’essence première est l’arbitraire et l’impunité – touche à tour de rôle différentes catégories socioprofessionnelles. Le but est sans doute d’instiller, à peu de frais, un sentiment de peur et d’anxiété généralisé parmi les Géorgien·ne·x·s ainsi que parmi les étranger·ère·x·s ami·e·x·s de la Géorgie.

Chacun sait qu’aucun contre-pouvoir ne viendra inverser les décisions illégales de la police, validées par une justice au pas. Cette stratégie de dégradation systémique de l’État de droit prendra un peu de temps, mais elle s’approfondit sans violence physique, sans morts, et donc sans trop de remous diplomatiques. Elle se distille comme un poison qui tue à petit feu les derniers vestiges de la démocratie géorgienne.