Près de 36 000 personnes, principalement des femmes et des enfants de djihadistes, vivent aujourd’hui dans le complexe d’Al-Hol. © Sami Zaïbi
Près de 36 000 personnes, principalement des femmes et des enfants de djihadistes, vivent aujourd’hui dans le complexe d’Al-Hol. © Sami Zaïbi
Syrie

Le «camp le plus dangereux du monde» en péril

Le complexe d’Al-Hol abrite 36 000 personnes liées à l’État islamique. Depuis la chute de Bachar Al-Assad et le gel des financements américains, des services vitaux sont suspendus et le camp entier pourrait fermer en septembre.

Détails

Sur la route depuis Hassaké, les plaines désertiques du Rojava s’étirent à perte de vue. Pas d’agriculture, pas de villages, pas de collines dans cette région du nord-est de la Syrie : simplement ces étendues de terre nue, parfois ponctuées d’un troupeau de moutons et leur berger enturbanné. Ces airs de fin du monde pourraient inviter à la rêverie si la présence de nombreux points de contrôle, tenus par des soldats sourcilleux et armés jusqu’au cou, ne rappelait ce qui se trouve au bout de l’asphalte : « le camp le plus dangereux du monde », de l’aveu même de ceux qui le gèrent, les membres des Forces démocratiques syriennes (FDS).

«Si demain, l’État islamique revenait, nous voudrions y retourner tout de suite.»Des femmes vivant dans le camps d'Al-Hol

Derrière des fils barbelés et un ultime check-point, le camp d’Al-Hol apparaît enfin, véritable océan de tentes malmenées par les vents secs. Construit en 1991 pour accueillir les Irakien·ne·x·s fuyant la guerre du Golfe, le complexe a été agrandi une première fois lors de l’invasion américaine en Irak en 2003, puis une seconde fois à la suite de la défaite de l’État islamique en 2017. Abritant surtout les familles des djihadistes emprisonnés ou morts au combat, il a compté jusqu’à 50 000 résident·e·x·s. En raison du retour, encore en cours, de milliers d’Irakien·ne·x·s dans leur pays d’origine, il en compte désormais 36 000. Principalement des femmes et des enfants, de Syrie et d’Irak, parqué·e·x·s là sans procès ni autre perspective que le bout de leur tente. Les plus jeunes n’ont jamais connu autre chose que le camp.

Militaire ou humanitaire ?

Ni prison ni camp de réfugié·e·x·s ordinaire, Al-Hol se trouve à mi-chemin entre l’humanitaire et le militaire. Dans les allées poussiéreuses qui quadrillent le complexe, les ambulances du Croissant- Rouge syrien côtoient les blindés des FDS, les docteurs en blouse croisent les soldats en gilet pare-balles. Cet entredeux tient au statut ambivalent de ses résident·e·x·s. Pour la plupart, ce sont des épouses et enfants de djihadistes (seuls 5 % sont des hommes, en général des Irakiens qui ont fui Daesh en 2016). Iels n’ont pas participé aux combats, mais la plupart ont vécu au sein de l’État islamique et souscrivent à son idéologie.

Cela se remarque très rapidement dans le camp. Toutes les femmes sans exception portent un voile intégral et des gants, de même que certaines fillettes pas plus âgées que 6 ans. « Si demain, l’État islamique revenait, nous voudrions y retourner tout de suite », confient sans détour des femmes regroupées devant un bureau de change, où elles viennent chercher l’argent envoyé par leurs proches. Un apport qui permet d’améliorer un peu un quotidien autrement spartiate : à Al-Hol, on ne meurt pas de faim, mais on ne mange pas plus que nécessaire, et l’on dort parfois à dix dans des tentes minimalistes où il fait trop chaud l’été et trop froid l’hiver.

La directrice du camp, Jihane Hanan, confirme le danger qui plane sur « son » camp. « Derrière le calme apparent, nous restons en état d’alerte. À Al-Hol, on ne sait pas ce qui peut se produire dans un jour, dans une heure. Ce camp est une bombe à retardement. Je ne parle pas seulement des armes et de la violence – qui sont présentes – mais d’un danger encore plus grand : l’idéologie. Les habitants du camp sont profondément ancrés dans une pensée extrémiste. Ils viennent d’un milieu radicalisé, et le contexte dans lequel ils vivent aujourd’hui ne fait qu’encourager cette pensée. C’est un danger non seulement pour la région, mais pour le monde entier. » Pour illustrer le propos, la responsable sort son téléphone de sa poche et montre une photo d’un tas d’ossements carbonisés au fond d’un trou creusé dans la terre. « On a retrouvé le squelette de cette femme enterré dans le camp il y a quelques semaines. On ne sait pas ce qu’il s’est passé, mais cela arrive ponctuellement. Il y a de la violence et des armes qui circulent. »

Meurtres et évasions

Ces derniers mois, les tentatives d’évasion pour rejoindre les cellules dormantes de l’État islamique se sont multipliées. « Encore la semaine dernière, cinq adolescents ont réussi à s’enfuir, se souvient Jihane Hanan. Ils sont embrigadés par Daesh, qui vise particulièrement les 16-20 ans et les appelle les ‘lionceaux du califat’. Pour déjouer ces évasions, des opérations de sécurité sont régulièrement menées dans le camp. » Une fois passée la clôture de 2,5 mètres de haut qui entoure Al-Hol, seuls quelques miradors veillent. Insuffisant pour empêcher toutes les tentatives, d’autant plus que les résident·e·x·s du camp peuvent communiquer par téléphone avec les djihadistes à l’extérieur.

En décembre, après l’offensive éclair du mouvement islamiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTS) qui a renversé Bachar Al- Assad, la zizanie s’est emparée d’Al-Hol. « Pendant les deux premières semaines, la situation était chaotique, se souvient Jihane Hanan. Nous avons reçu des informations sur des menaces d’attaques contre le camp, on se demandait si HTS allait prendre le contrôle de la région. Certains détenus avaient déjà fait leurs affaires, sûrs que les nouveaux dirigeants allaient venir les libérer. »

«le financement du camp est assuré jusqu’en septembre. Au-delà, c’est l’inconnu total»Jihane Hanan, directrice du camp d'Al-Hol

Pour le moment, le Nord-Est syrien reste contrôlé uniquement par les Kurdes. Mais cela pourrait changer. Début mars, les FDS ont signé un accord historique avec les nouveaux dirigeants de Damas. Ils acceptent de lâcher les armes et d’intégrer leurs troupes à la future armée nationale syrienne. « Un accord devrait être conclu pour intégrer les prisons et les camps dans l’administration pénitentiaire de Damas, mais tout reste encore à discuter », explique la ministre kurde des Affaires étrangères, Ilhem Ahmad, rencontrée dans son bureau à Hassaké. Comment la mouvance islamiste va-t-elle alors gérer ses « cousins » de Daesh ?

Fin de l’aide américaine

Au-delà des questions sécuritaire et politique, le principal enjeu de ces prochains mois est financier. L’aide américaine, qui représente 60 % du financement d’Al-Hol, a été brusquement suspendue par le nouveau président, Donald Trump. « En l’état, le financement du camp est assuré jusqu’en septembre. Au-delà, c’est l’inconnu total », soupire la directrice. Certaines organisations ont déjà cessé leurs activités. Le secteur médical est le plus touché. Les opérations lourdes, qui se font hors du camp, dans la ville de Hassaké, ne sont par exemple plus prises en charge. De plus, des denrées de première nécessité manquent, à commencer par le lait maternel. Peu après les déclarations du président américain, les FDS ont annoncé, certainement pour mettre la pression, vouloir fermer le camp d’ici à la fin de l’année. En réaction, l’Union européenne s’active : mi-mars, ses hauts responsables ont tenu une réunion d’urgence pour plancher sur un plan censé pallier les coupes américaines.

Mais quel avenir à terme, même si la question du financement est résolue ? Les Irakien·ne·x·s devraient pouvoir rentrer chez elleux – c’est déjà le cas de plusieurs centaines chaque mois. Pour les Syrien·ne·x·s, des discussions sont engagées avec HTS sur leur retour dans leur région d’origine, mais cette solution comporte des risques sécuritaires élevés. Quant aux personnes d’origine étrangère – notamment des minorités musulmanes chinoises, qui pour beaucoup ne veulent pas rentrer chez elles –, c’est le mystère total.