Des morts par milliers, d’innombrables blessé·e·x·s et pas moins de 700 000 personnes déplacées. Les combats qui ont repris entre les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et le Mouvement du 23 mars – le M23, soutenu par les troupes rwandaises selon plusieurs rapports de l’ONU – au début de cette année ont frappé de plein fouet les villes de Goma et Bukavu, dans le Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Mais la guerre ne se déroule pas seulement sur le champ de bataille, elle est aussi médiatique. Les parties en conflit ont opté pour la désinformation afin de faire passer leur message et mobiliser les habitant·e·x·s de la région à se ranger derrière leur cause.
Les fausses informations ne sont pas seulement diffusées par les médias traditionnels, mais aussi par les médias en ligne et les réseaux sociaux tels que Facebook ou X, qui représentent une source d’informations importante pour beaucoup en RDC. Depuis la reprise du conflit, le gouvernement a pris des mesures sévères contre les journalistes. Aujourd’hui encore, il est difficile pour les journalistes et les médias de l’est du pays d’obtenir des informations de la part des autorités congolaises. La liberté de la presse est fortement restreinte ; les journalistes qui ne se plient pas au récit du gouvernement selon lequel tout est sous contrôle sont menacé·e·x·s, poursuivi·e·x·s en justice ou même arrêté·e·x·s. En janvier dernier, le gouvernement a suspendu le service d’information Al Jazeera. De nombreux journalistes de premier plan ont déjà quitté le pays et certains médias ont mis la clé sous la porte.
«Même quand la ville est devenue un champ de bataille, le discours de Kinshasa se voulait rassurant.»Nelson Kasereka, commerçant dans la ville de Goma
Au plus fort du conflit, de nombreux·ses Congolais·e·x·s déploraient d’ailleurs ne pas avoir accès à des informations récentes sur les violences. « Lorsque je vais sur internet pour m’informer, je constate que la réalité sur le terrain est souvent faussée. Certains journalistes qui ont pris position se sont rangés derrière les politiques pour nous donner des fausses nouvelles », déclare Amani Mugisho, un habitant de Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu.
Un autre habitant, Kulimushi, ajoute : « On ne peut plus parler de ce qui se passe chez nous. Lorsque je tente de parler de situations que je vis, de la réalité sur le terrain qui ne correspond pas à ce que le gouvernement dit, je me fais traiter de Rwandais, de traître. Pourtant, je suis sur place et je vois ce qui se passe. » Et d’ajouter : « Le gouvernement congolais ne communique pas les informations qui pourraient mettre en lumière ses faiblesses. C’est uniquement de la propagande, une tentative de nous manipuler avec des informations qui ne tiennent pas debout. »
Francine Nzigire, qui habite aussi Bukavu, se rappelle la manière dont les autorités congolaises avaient annoncé la chute de Goma entre les mains des rebelles du M23. « Le gouvernement congolais nous disait que la situation était sous contrôle. La phrase qu’on entendait le plus, c’était ‘nous avons mis en déroute ces rebelles’. Pourtant, quand je parlais à ma nièce qui était à Goma, elle me disait avoir vu le M23. Au même moment, la radio officielle à Kinshasa annonçait que les troupes du M23 étaient encerclées et en train d’être repoussées par les FARDC. On ne savait plus sur quel pied danser », raconte-t-elle.
À Goma, la population semble dubitative par rapport aux discours officiels. Avec l’expérience du mois de janvier dernier, lorsque le chef-lieu du Nord-Kivu est passé sous contrôle des rebelles du M23, elle a de quoi l’être.
Nelson Kasereka, commerçant dans la ville de Goma, regrette d’avoir fait confiance à la version officielle : « J’ai tout perdu, ma boutique a été pillée au mois de janvier. Dans les jours qui ont précédé, j’hésitais un peu : d’une part, en voyant ce qui se passait su r place, je craignais que Goma passe sous contrôle du M23. J’étais aussi dans un groupe Whats-App dans lequel nous recevions des alertes de la part de proches et d’autres commerçants sur la situation de la ville. Et d’autre part, lorsque j’entendais la version officielle des médias ou sur les réseaux sociaux, le gouvernement nous rassurait en déclarant que Goma ne serait jamais contrôlée par les rebelles. Même quand la ville est devenue un champ de bataille, le discours de Kinshasa se voulait rassurant. »
«Le gouvernement a préféré se livrer à la désinformation, une manière de redorer son blason en maintenant la population dans un flou.»Edgard Mahungu, chercheur en Sciences de l’information et de la communication
Pire, le narratif officiel accusait toutes les voix discordantes de collaborer avec le M23 et le Rwanda. « Il y a un terme qui circule, on dit ‘poison rwandais’ », explique Kevin Ushindi, un autre habitant de Goma. « C’est-à-dire que si vous ne parlez pas le même langage que le gouvernement congolais, vous êtes taxé de traître par nos autorités. Ils veulent nous intimider pour ne pas parler de ce qui se passe chez nous, car ils ont opté pour nous mentir, nous manipuler. »
Mais que cherche le gouvernement en diffusant de fausses informations ? La liberté de la presse est très compromise en RDC depuis des années. Une situation qui s’explique notamment par la volonté du gouvernement d’empêcher que des informations sur la corruption, les scandales politiques ou même les violations des droits humains commises par les autorités ne soient rendues publiques. Il s’agit également de prévenir des soulèvements de grande ampleur et, en fin de compte, d’asseoir le pouvoir des dirigeant·e·x·s. La présence de nombreuses multinationales en RDC joue également un rôle important. Le pouvoir veut éviter que des inquiétudes en matière de sécurité ne surgissent du côté des entreprises, majoritairement actives dans l’extraction du cuivre et du cobalt, et n’entraînent la suspension de leur activité, voire leur retrait du territoire congolais. Le gouvernement a ainsi tenté à plusieurs reprises de dissimuler que certaines mines étaient déjà sous le contrôle du M23, bien que cette information ait déjà été relayée par les médias internationaux.
Françoise Uwimana, rencontrée à Goma, est convaincue que le conflit « caché » dans l’est de la RDC mérite d’être connu par touxtes les Congolais·e·x·s « pour pousser nos autorités à agir et nous ramener la paix. Ce n’est que lorsqu’on veut parler de corruption qu’on vous dit que le pays est en guerre et que nos autorités sont concentrées sur la sécurité. »
Selon John Mukengere, expert en vérification des faits à Congo Check, un média spécialisé dans le fact-checking dans la partie est de la RDC, la prolifération de ces rumeurs, amplifiée par les réseaux sociaux, a un impact négatif sensible sur les comportements de la population. « La majorité de la population a accès à l’information, mais le plus gros problème, c’est la qualité de celle qui provient des gouvernants. »
Pour Edgard Mahungu, chercheur en Sciences de l’information et de la communication et enseignant des universités en RDC, la guerre est contextuelle. « Son déroulement, son évolution sur le terrain influent sur la perception et la manière d’en parler ou de la traiter. Le gouvernement congolais n’a pas réussi à livrer les éléments nécessaires sur un conflit complexe pour que la population soit informée de manière objective, claire et précise. Il a préféré se taire et ainsi se livrer à la désinformation, une manière de redorer son blason en maintenant la population dans un flou, laissant toute la place aux rumeurs et à chacun le soin d’interpréter les informations à sa façon. »
« La guerre n’est pas que militaire, analyse Edgard Mahungu. Elle n’est pas non plus seulement diplomatique. Elle est devenue également numérique et informationnelle. La désinformation devient ainsi une arme, que les parties au conflit auraient tort de ne pas utiliser d’un point de vue stratégique. »