Les coupes de l’administration Trump dans le financement de la médecine, de la recherche médicale et de l’éducation ont provoqué plusieurs manifestations dans des grandes villes, comme ici à New York en avril. © Adam Gray/Bloomberg via Getty Images
Les coupes de l’administration Trump dans le financement de la médecine, de la recherche médicale et de l’éducation ont provoqué plusieurs manifestations dans des grandes villes, comme ici à New York en avril. © Adam Gray/Bloomberg via Getty Images
Dossier: L'Amérique qui résiste

Les universités contre-attaquent

Les restructurations autoritaires de l’administration Trump touchent également les institutions du savoir et du droit. Les universités et les instituts de recherche s’organisent pour résister.

Détails

Il y a une cinquantaine d’années, le militant étudiant et marxiste allemand Rudi Dutschke baptisait sa stratégie qui visait à créer un changement radical au sein du gouvernement en s’y intégrant par la formule devenue célèbre : « longue marche par les institutions ». Un projet qui a transformé profondément tant les institutions que les réformateurs·rice·x·s de gauche de l’époque. À l’opposé, l’actuelle ingérence du gouvernement étasunien dans les universités, les instituts de recherche, les médias ou les cabinets d’avocats n’a rien d’une réforme menée de l’intérieur. Il s’agit d’une attaque en règle.

Celles et ceux qui en ont fait l’expérience vous le diront : c’est aujourd’hui qu’il faut résister à l’autoritarisme, pas demain. Aux États-Unis, des voix telles que celles de l’ancien champion du monde d’échecs russe et militant des droits humains Garry Kasparov ou de la journaliste russo-américaine critique de Poutine Masha Gessen mettent en garde contre les abus de pouvoir et exhortent les citoyen·ne·x·s et les institutions à lutter pour la démocratie. Avant que les droits les plus élémentaires, comme c’est déjà le cas dans le domaine de la migration, ne disparaissent.

Lutter contre les politiques d’inclusion, c’est aussi un moyen de se débarrasser des personnes et des institutions critiques à l’égard du président.

Aux États-Unis, les recours contre les abus du nouveau gouvernement se comptent par centaines. États, universités, cabinets d’avocats, médias, syndicats ou simples particuliers tentent de se faire entendre devant la justice. La tournée anti-oligarchie de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez trouve également un écho favorable dans les régions républicaines. Fin mars, le sénateur démocrate Cory Booker s’est fait remarquer par son intervention contre la politique de Trump qui a duré… vingt-cinq heures. Son discoursmarathon constituait une petite victoire symbolique : l’appel à la résistance lancé par le sénateur a duré une bonne heure de plus que la tirade raciste de Strom Thurmond contre le Civil Rights Act de 1957 – une loi sur les droits civiques qui interdit la discrimination fondée sur la couleur de peau, la religion, le sexe ou l’origine nationale.

Retour vers le futur

Donald Trump, quant à lui, semble vouloir revenir à l’ère McCarthy, ces années marquées par la méfiance, la délation et les théories du complot. Il considère les institutions américaines qui sont devenues plus ouvertes – c’est-à-dire moins sexistes, racistes et discriminatoires envers les personnes handicapées – comme « idéologiquement infiltrées ». Par décret, il déclarait « illégale » toute charte institutionnelle rédigée selon les principes « diversité, équité, inclusion » (DEI). Des valeurs considérées comme fondamentales – sinon un droit humain – dans la plupart des démocraties deviennent illégales dans l’Amérique de Trump.

Lutter contre les politiques d’inclusion, c’est aussi un moyen pour les chantres du Maga (Make America great again) de se débarrasser des personnes et des institutions critiques à l’égard du président. Des dizaines de milliers d’employé·e·x·s du secteur public ont déjà été licencié·e·x·s. Fin mars, Washington annonçait la fermeture de l’agence de coopération au développement USAID, avec des conséquences dramatiques pour des millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’aide humanitaire financée par les États-Unis.

La recherche en ligne de mire

Fortement subventionnées mais indépendantes, les institutions d’enseignement supérieur sont une épine dans le pied du président autocratique. Trump considère les collèges et les universités comme des centres de contre-pouvoir qui disposent de beaucoup d’argent, de connaissances et de prestige. Ses directives anti-DEI strictes visent donc à contrôler ces think tanks rebelles. Certains d’entre eux ont d’abord tenté de s’adapter. L’Institut national de la santé (NIH) des États-Unis, de renommée mondiale, a ainsi systématiquement passé au crible ses rapports à la recherche de mots clés jugés problématiques par le nouveau gouvernement, tels que « diversité », « genre », « inclusion » et même « femmes ». Le NIH espérait pouvoir conserver les subventions publiques indispensables à sa survie en supprimant ces termes. Une purge linguistique difficile, d’autant plus dans un domaine où de nombreuses recherches examinaient précisément le lien entre les disparités en matière de soins et des facteurs tels que l’origine ethnique, le genre ou le statut social – des catégories explicitement interdites par les nouvelles directives. Une étude sur la violence domestique pendant la grossesse a notamment dû être abandonnée, à la suite du gel de son financement. La chercheuse chargée du projet soupçonne que c’est parce que le mot « égalité » figurait dans le titre.

La prestigieuse Université Columbia, à New York, a également tenté d’apaiser les tensions lorsque Donald Trump annonçait supprimer 400 millions de dollars de subventions fédérales début mars, au motif que l’institution ne luttait pas assez fermement contre l’antisémitisme – en référence aux manifestations pro-palestiniennes – sur son campus. Le rectorat a accepté toute une série de conditions du président et promis « plus de neutralité institutionnelle ». Malgré l’opposition de nombreux·ses étudiant·e·x·s et enseignant·e·x·s, l’université a autorisé davantage de personnel de sécurité sur le campus, mais aussi une surveillance par du personnel externe des cours sur l’Afrique, le Proche-Orient et l’Extrême- Orient. L’Université Columbia attend cependant toujours le déblocage des fonds fédéraux.

«Toute attaque contre l’un de nos membres sera considérée comme une attaque contre nous tous.»Alliance anti-Trump des universités

Contrairement à Columbia, Harvard, l’une des plus anciennes et plus prestigieuses universités des États-Unis, a choisi la confrontation. « L’université ne renoncera pas à son indépendance ni à ses droits fondamentaux », écrivait son président, Alan Garber, le 14 avril dans une lettre adressée à Donald Trump. « Aucun gouvernement, quel que soit le parti au pouvoir, ne devrait dicter ce que les universités privées peuvent enseigner, qui elles peuvent admettre comme étudiants et qui elles peuvent employer comme professeurs, ni même les domaines dans lesquelles elles font leurs recherches. » Réaction implacable du président : en plus du gel immédiat des subventions se chiffrant en milliards, il mettra sa menace à exécution le 22 mai en interdisant les étudiant·e·x·s étranger·ère·x·s. Il s’emploie également à retirer à l’université son statut fiscal spécial. Harvard a porté plainte contre Trump. La décision appartient désormais – comme pour des centaines d’institutions américaines qui s’opposent à des mesures similaires – à un système judiciaire quelque peu dépassé.

L’appel à l’action de Harvard a eu un effet immédiat. Il a accéléré et renforcé la résistance dans la soixantaine d’autres établissements qui avaient également reçu des lettres d’avertissement au sujet de leurs politiques DEI. Environ 500 employé·e·x·s ont signé une pétition contre « l’ingérence politique qui met en danger l’enseignement supérieur aux États-Unis ». Deux professeurs ont rédigé un « traité de défense mutuelle » qu’ils comparent, de manière quelque peu pompeuse, à l’OTAN. Plus d’une douzaine de grandes universités l’ont déjà signé, souscrivant à cet appel à la solidarité et aux aides très concrètes qu’il propose, notamment juridiques, en cas de crise.

« Toute attaque contre l’un de nos membres sera considérée comme une attaque contre nous tous », déclare l’alliance anti-Trump des universités. Il faut espérer que cet état d’esprit fera tache d’huile dans la société civile et les institutions américaines.