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L’enveloppe chaude et humide de l’air de la jungle se fait déjà sentir en ce début de matinée. Les insectes ont commencé leurs attaques sur chaque centimètre carré de peau dénudée. Dans le village des Mbokajaty, des bruits sourds et puissants retentissent. Un des enfants de la communauté fouette énergiquement le sol avec une longue corde épaisse. Il chasse les mauvais esprits et purifie les lieux.
Nous nous trouvons à San Ignacio, dans le nord de l’Argentine. Le Paraguay est à un jet de pierre, de l’autre côté du rio Paraná. Tour à tour, chacun·e·x des membres de l’association Entidad Multidisciplinaria de Asuntos de Pueblos Originarios (EMIPA, organisation multidisciplinaire pour les affaires des peuples autochtones) salue, en guaraní, les représentant·e·x·s de la communauté. Puis, pendant de longues heures, chacun·e·x prend des nouvelles de son voisin, lui demande si la nuit a été paisible. Nous sommes début novembre et comme chaque jour, l’équipe de l’association vient échanger avec les populations Mbyá Guaraní de la province des Misiones.
Les membres d’EMIPA se rendent sur le terrain pour soutenir les forces politiques autochtones et les aider à revendiquer leurs droits. Aujourd’hui, chez les Mbokajaty, touxtes se battent pour faire du lieu sur lequel nous nous trouvons une propriété privée de la communauté. Une démarche que la communauté a entreprise à contrecoeur, mais qui permettrait que ses membres puissent se sentir libres de vivre traditionnellement. Dès demain, iels enverront une demande officielle au gouverneur de la province des Misiones pour pouvoir disposer de 1397 hectares de leurs terres ancestrales. Ensemble, tout le monde vérifie que tout concorde. Les personnes présentes ont l’air joyeux. Pourtant, l’étendue des terres qui devrait leur revenir reste relativement faible lorsqu’on la compare aux besoins réels de ces populations en quête d’autonomie.
Kerechu Rete, de son nom guaraní, est la doyenne de ce village d’une quarantaine de personnes. Pleine d’humilité, elle semble nourrie d’un sang-froid à toute épreuve. On lui devine aussi une sagesse profonde. Dans ses yeux, la désolation témoignant d’une situation de crise qui perdure et s’accentue à travers le pays : le mode de vie des Mbyá Guaraní, comme d’autres peuples autochtones, ne cesse d’être menacé. « Cela fait seize ans que je vis dans cette communauté, je suis heureuse ici, mais j’ai constamment peur de perdre l’accès à notre territoire. C’est comme si nous étions prisonniers de notre propre terre », déclare-t-elle.
Terre et territoire
Un lien sacré unit les Mbyá Guaraní à la terre. Un lien qui justifie une organisation, radicalement opposée aux modèles occidentaux, où la terre n’est pas perçue comme une ressource à exploiter. Le tekohá, ou territoire, est nécessaire pour assurer le fonctionnement de l’organisation sociale et politique de ces groupes de chasseurs-cueilleurs. Il est un lieu spirituel où l’on célèbre les récoltes et la vie d’une manière générale. « En guarani, lorsque l’on parle de territoire, l’on parle d’un tout. Un espace où nous puisons notre culture et nos connaissances », explique Vera Miri, un des représentants de la communauté. La disparition de la forêt subtropicale emporte avec elle les moyens de subsistance des communautés. En cause, la délimitation de terrains par des propriétaires terriens et la déforestation massive par de grands exploitants de bois. Un problème d’envergure internationale, alimenté par le modèle néolibéral, qui encourage fortement les entreprises étrangères à venir s’implanter et à puiser dans les ressources naturelles. La survie de ces peuples premiers est menacée : l’extraction effrénée et la fragmentation des territoires provoquent une pénurie de médecine naturelle et de nourriture ; enfin, les pesticides utilisés pour les cultures industrielles contaminent les eaux et les sols.
Le fléau des propriétaires
Intégrées à la forêt de Parana depuis plus de trois mille ans, les communautés Guarani n’ont jamais développé la notion de propriété privée. Quelques semaines plus tôt, le village a subi une intrusion. Une famille de non-autochtones a tenté de construire illégalement une maison. Un incident loin d’être isolé, conséquence d’un gouvernement qui encourage la propriété privée et offre à ces pseudo-propriétaires privés un sentiment de légitimation.
La politique d’extrême droite menée par le président, Javier Milei, se traduit dans les zones rurales par un durcissement de la politique des autorités envers certaines communautés Mbyá. Cette évolution entrave les avancées faites ces dernières années et s’accompagne du démantèlement des acquis des autochtones et de la dépossession de leurs terres. Pire encore, il est toujours plus difficile d’obtenir de nouveaux titres de propriété.
Les Mbyá Guaraní sont installé·e·x·s depuis des milliers d’années en Argentine, en Bolivie, au Paraguay et au Brésil. Mais iels peinent toujours à faire valoir leurs droits, pourtant inscrits depuis 2017 dans la Déclaration des Nations unies. Les Mbokajaty se sont lancé·e·x·s, il y a déjà plusieurs années, dans une lutte acharnée pour leur subsistance. Plusieurs associations et organisations comme EMIPA, Sagittaria, mais aussi le Mouvement pour la coopération internationale (MCI), présente à Genève, les soutiennent dans leur combat. Cette dernière fait office de passerelle entre les bailleurs de fonds et EMIPA. En 2023, le MCI et ses partenaires ont permis à cinq communautés d’obtenir des titres de propriété pour plus de 6000 hectares. L’Equipo Nacional de Pastoral Aborigen, une oeuvre d’entraide catholique pour les peuples indigènes, finance pour sa part des travaux ponctuels de démarcation cadastrale. Elle met à disposition son réseau international afin de soutenir les dénonciations de violations de droits des autochtones. Enfin, d’autres ONG comme Greenpeace offrent ponctuellement leur collaboration par des campagnes d’information et de dénonciation.
Crise identitaire
Aux conditions de vie de plus en plus difficiles s’ajoute le racisme systémique dont sont victimes les Mbyá Guaraní. Directement impacté·e·x·s par les effets de la colonisation du XVIe siècle, ces peuples qui la fuyaient sont depuis de nombreuses années pointés du doigt, discriminés et exploités par les non-autochtones. Les jeunes générations sont les premières à en souffrir et adoptent souvent des comportements destructifs. La consommation de drogue et les suicides sont plus fréquents. Les communautés sont frappées par une crise identitaire et les adolescent·e·x·s ont tendance à se couper de leur langue d’origine et à se détacher de leur mode de vie traditionnel. L’accès limité à la justice et à l’éducation est pour eux une épreuve supplémentaire.
Une lutte indispensable
« Lorsque des personnes apprennent qu’elles ont des droits, elles ne veulent plus faire marche arrière. Quand une des femmes, leader de la communauté, énumère ces mêmes droits aux autres membres, ces derniers ne peuvent plus les ignorer », avance Kiki Ramirez, d’EMIPA. L’équipe de l’association est donc également active pour former de jeunes leaders indigènes dans les communautés Guaraní. Elle les soutient en proposant notamment un appui juridique et réalise des actions de plaidoyers au nom des communautés. Ces formations permettent de renforcer la communauté et contribuent ainsi à diminuer les tentatives d’intrusion sur les territoires. Les Mbokajaty s’unissent également avec d’autres populations indigènes pour défendre leurs territoires, notamment à travers leur principale instance politique, l’Aty Ñeychyrõ. C’est elle qui leur offre la légitimité pour s’affirmer face au gouvernement provincial et à l’État argentin, mais aussi face à la population locale, aux propriétaires privés et aux entreprises extractives.