AMNESTY : Fin juillet, des personnes juives ont reçu des crachats et des coups à Lucerne et à Davos. Comment vivezvous cette montée de l’antisémitisme en Suisse ?
Yves Kugelmann : Des agressions de ce type existent depuis des décennies, mais elles ont désormais lieu presque tous les mois. Ce qui est nouveau, c’est que l’expression d’une forme d’antisémitisme est plus couramment assumée publiquement. Depuis le 7 octobre 2023, certes l’antisémitisme est devenu plus virulent, mais il est aussi davantage visible parce qu’on y prêtait moins attention auparavant. Des incidents comme ceux de juillet n’auraient guère suscité d’intérêt avant le 7 octobre. Ces agressions doivent être analysées et replacées dans leur contexte, tout comme celles qui visent d’autres minorités identifiables. Il n’est pas toujours judicieux de les considérer uniquement dans le contexte de l’antisémitisme.
N’est-ce pas une bonne chose que l’antisémitisme fasse aujourd’hui l’objet d’une plus grande attention ?
Il y a deux phénomènes qui coexistent : d’une part, un intérêt accru du public lié à la montée de cet antisémitisme visible. Et de l’autre, un flou supplémentaire sur ce qui est à considérer comme antisémite, alimenté par la définition donnée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), selon laquelle pratiquement toute critique d’Israël peut être qualifiée d’antisémite.
Que répondez-vous aux personnes qui confondent critique d’Israël et antisémitisme ?
Bien sûr, il est injuste que les Juifs du monde entier soient mis dans le même panier qu’Israël, et tenus pour responsables de la politique de Netanyahu. Mais cet amalgame n’est pas que le fait des antisémites, il est également celui des derniers gouvernements israéliens, et des Juifs eux-mêmes. Au sein de la communauté juive, on accuse parfois les personnes qui critiquent la politique israélienne de « haine de soi » ou de banalisation du terrorisme.
On entend souvent que les agressions sont dues à l’antisémitisme de la communauté musulmane. Parfois même sans connaître le contexte de l’agression.
Lorsque des personnes ont été quotidiennement exposées à une propagande toxique anti-israélienne et antisémite dans leur pays d’origine, cela a généralement un impact. Dans le débat houleux sur l’asile, la droite populiste se plaît à mettre en avant la haine des Juifs, parfois virulente, de certaines personnes issues de l’immigration. Un raccourci qui conduit à une stigmatisation générale des communautés musulmanes au lieu de permettre une critique justifiée des antisémites, ou de l’agitation antisémite. D’un point de vue historique, cette forme d’« antisémitisme migrant » est un phénomène plus récent que l’antisémitisme qui s’est développé au fil des siècles dans nos pays et qui n’est en réalité rien d’autre qu’une haine des Juifs largement induite par le christianisme.
Qu’en est-il des formes plus « locales » d’antisémitisme ?
Ce n’est pas comme si l’antisémitisme radical ou extrême avait disparu en Europe grâce à l’éducation, à la formation et au dialogue, bien au contraire. Des études suisses montrent depuis des décennies qu’il existe au sein de la population une base d’environ 20 à 30 % de personnes enclines aux attitudes antisémites. Parmi elles, 8 % sont considérées comme extrémistes, potentiellement prêtes à recourir à la violence. Ces chiffres peuvent également être interprétés à la lumière d’autres études sur la misogynie, l’homophobie et le racisme en général.
Est-ce que le statut spécial d’Israël – comme étant la terre d’asile pour tout le peuple juif – justifie que toute critique contre l’État soit rejetée ?
On peut facilement comprendre que les Juifs, qui ont vécu un traumatisme intergénérationnel – et pas seulement celui de la Shoah –, soient terrifiés lorsqu’ils se demandent s’ils peuvent envoyer leurs enfants à l’école sans danger ou s’ils peuvent se déplacer en toute sécurité dans la rue en portant des vêtements orthodoxes. Beaucoup de Juifs en Europe ont perdu confiance, se sentent abandonnés et sont déstabilisés par les manifestations anti-israéliennes. Cela étant, beaucoup d’entre eux sont tout aussi déçus par l’évolution qu’a connue Israël sous le gouvernement d’extrême droite actuel – un changement que beaucoup n’auraient pas cru possible. Une partie de la communauté juive agit par réflexe de défense face aux critiques du Gouvernement israélien et de ses décisions radicales, qui se matérialisent au sein même d’Israël par des attaques contre la société civile, l’affaiblissement de la justice ou de la séparation des pouvoirs. Les agressions par l’armée israélienne et les colons en Cisjordanie sont tacitement acceptées par des personnes qui, en Suisse, invoquent la protection des minorités et exigent de l’État qu’il protège la communauté juive et punisse l’antisémitisme. L’argument selon lequel Israël est la seule démocratie au Proche-Orient, et donc entouré d’ennemis, n’est pas légitime. C’est selon ce dernier critère que le pays est jugé.
Comment alors parler d’antisémitisme sans biais ?
C’est impossible. Le fait qu’il ne soit plus possible de parler de la politique du Gouvernement israélien sans se retrouver pour ainsi dire dans une arène de combat montre à quel point le débat est malsain, voire toxique. Nous sommes aujourd’hui dans une situation où, dans ce type de débats, ce n’est pas l’argument qui est mis en avant, mais l’identité ou le camp politique de son auteur. C’est un paradoxe dans une société qui se veut diversifiée.
Comment lutter contre l’antisémitisme dans ce contexte conflictuel ?
Je ne peux dissocier ce débat de celui sur d’autres formes de discrimination – ce qui ne signifie pas pour autant que l’antisémitisme ou l’antijudaïsme doivent y être assimilés. Les êtres humains ne sont pas racistes ou antisémites en soi. La socialisation, les classes sociales et la culture de la société dans laquelle ils vivent les façonnent. Les formes de cohabitation doivent être sans cesse renégociées, sans que des groupes d’intérêts ne les détournent, ne les instrumentalisent ou ne les dominent. Ne pas s’isoler, mais aller vers les autres, tel est le fondement d’une société moderne et tolérante. C’est précisément cette volonté de dialogue et de compréhension qu’il faut défendre aujourd’hui.