Anne Käthi Tobler a marqué le paysage culturel suisse et a été un modèle important pour de nombreuses personnes noires. © SRF
Anne Käthi Tobler a marqué le paysage culturel suisse et a été un modèle important pour de nombreuses personnes noires. © SRF
Dossier: Racisme en Suisse

Diversité au compte-gouttes

L’actrice Sandra Moser a incarné le premier personnage noir à la télévision suisse, dans une série diffusée entre 1994 et 1999. Si le paysage culturel a évolué depuis, le racisme n’a pas disparu pour autant.

«Moi pas parler africain. Tu comprends ? » La scène tirée de la sitcom suisse à succès Fascht e Familie (« Presque une famille », disponible encore aujourd’hui en français sur Canal+) sonne évidemment aussi dépassée que raciste. Elle a pourtant une certaine importance historique, dans le sens où le personnage d’Anne Käthi Tobler, sagefemme bernoise, est le premier protagoniste noir à la télévision suisse.

« Au début, j’ai hésité à accepter ce rôle », confie l’actrice et réalisatrice Sandra Moser*. Elle craignait les remarques racistes et d’être cataloguée comme actrice de série. « Je m’intéressais davantage au théâtre qu’à la télévision grand public, qui laisse généralement peu de place aux discussions nuancées et à la critique sociale. » C’est finalement le caractère plutôt moderne du personnage d’Anne Käthi Tobler qui l’a convaincue : indépendante, féministe, ambitieuse. « Je voyais également ce rôle comme une occasion d’aborder en prime time mes propres expériences en tant que personne racisée, et le racisme auquel j’étais confrontée au quotidien. Et de faire comprendre au public plutôt conservateur de la série : je suis l’une des vôtres. »

Lorsque Sandra Moser obtient son rôle dès la quatrième saison de la série, la question de sa couleur de peau s’invite dans les colonnes du Blick. Pourtant, après la diffusion du premier épisode le 9 janvier 1998, qui a été vu par 1,5 million de téléspectateur·rice·x·s, les réactions sont unanimement positives. « Je pense que c’est justement parce que Anne Käthi Tobler était tellement suisse que les personnes blanches pouvaient s’identifier à elle », explique Sandra Moser. Elle considère encore aujourd’hui le personnage qu’elle incarnait comme moderne et progressiste, avant de préciser : « En revanche, les propos racistes du premier épisode ne seraient probablement plus diffusés tels quels dans une production contemporaine. »

Critique sociale via la culture populaire

Même si Fascht e Familie n’est jamais allée aussi loin que certaines séries américaines contemporaines, également diffusées en Suisse, dans sa critique sociale – après le premier épisode, la sitcom a complètement renoncé à aborder la couleur de peau d’Anne Käthi Tobler –, elle a néanmoins fait bouger les choses dans le milieu culturel suisse. « Pour beaucoup de personnes racisées en Suisse, Anne Käthi Tobler a été le premier personnage de la télévision suisse qui les représentait », observe Sandra Moser. Ce rôle lui a permis de mieux faire entendre la question du racisme dans le secteur culturel. Un racisme pourtant bien présent : par exemple lors de son examen d’entrée à l’école de théâtre, on lui avait fait comprendre qu’elle serait admise « malgré sa couleur de peau », mais qu’elle devrait prouver qu’elle était meilleure que les autres.

« Il y a eu des avancées sur les questions de diversité ces dernières années », constate Sandra Moser. Cette année, les Journées du théâtre suisse ont par exemple pris position en faveur de la diversité sur les scènes suisses. Pourtant, toutes les offres liées à la diversité ne se valent pas. Aujourd’hui encore, Sandra Moser examine attentivement chaque rôle avant de l’accepter. Le risque de stéréotypes, avec des rôles qui manquent de nuance ou de complexité, ou de racisme caché reste élevé. « J’ai déjà refusé plusieurs rôles parce que j’avais l’impression de jouer la diversité pour remplir un quota. »