Une affiche de l’initiative populaire « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage » en 2021 dans le canton de Nidwald. © Urs Flueeler/KEYSTONE
Une affiche de l’initiative populaire « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage » en 2021 dans le canton de Nidwald. © Urs Flueeler/KEYSTONE
Dossier: Racisme en Suisse

La Suisse démasquée

Une étude publiée en février confirme ce que les personnes qui la subissent savent depuis longtemps : l’islamophobie est très répandue en Suisse. Les femmes portant le foulard sont particulièrement touchées.

Meriam Mastour est juriste et activiste. Elle s’exprime régulièrement sur sa page Instagram, où elle dénonce la violence policière, le génocide à Gaza, le capitalisme, mais aussi les restrictions au port du voile. La jeune femme s’engage pour les droits des musulman·e·x·s, comme des autres minorités. En 2023, elle s’était impliquée dans la campagne pour une baignade inclusive à Genève qui visait à autoriser les tenues longues dans les piscines. Un succès, même si son engagement n’a pas été accueilli de manière positive par tout le monde. Meriam Mastour a même été submergée d’insultes, comme en témoigne ce message : « Mastour, pourquoi tu emmerdes les Genevois, espèce de s[alope]. Va vivre dans un pays musulman ! » Son auteur n’avait pas prévu que Meriam Mastour le dénonce. Il a été condamné pour discrimination raciale. « En tant que musulmane, s’exprimer en ligne et en public comporte toujours un risque », analyse-t-elle. « Sitôt qu’on parle de musulmans, on verra apparaître des commentaires discriminatoires. »

Systématique et répandu

Ce genre de vécu n’est pas un cas isolé. En juillet dernier, à Eschenbach, dans le canton de Lucerne, une enseignante portant le foulard s’est vu refuser un poste en primaire. La jeune femme avait pourtant réussi son entretien. Ce n’est que lorsque des parents ont menacé d’intenter une action en justice que l’école est revenue sur sa décision et a renoncé à l’embaucher, quelques semaines à peine avant sa prise de fonction. Un cas similaire avait déjà eu lieu à Genève en 1995.

« Les femmes qui portent le foulard doivent se justifier quotidiennement. Pendant un temps, beaucoup se battent, puis elles se lassent de devoir s’expliquer », explique Noemi Trucco, l’une des principales auteures de la première étude approfondie sur le racisme anti-musulman en Suisse, publiée en février 2025 par le Service de lutte contre le racisme (SLR). Pour la sociologue et islamologue, une chose est claire : l’islamophobie en Suisse est systémique, commune et présente dans tous les domaines de la vie. C’est ce que montrent également les données de l’Office fédéral de la statistique issues d’une enquête réalisée en 2019 : selon celles-ci, 35 % des musulman·e·x·s ont déclaré avoir déjà été victimes de discrimination raciale en raison de leur nationalité ou de leur religion. « Les effets sont particulièrement marqués dans les domaines de l’éducation, du travail et de la santé », précise Noemi Trucco.

Toujours selon cette dernière, les femmes qui portent le foulard sont touchées de manière disproportionnée, car elles sont particulièrement visibles. Meriam Mastour le confirme : « C’est justement au travail, et en particulier lors de la recherche d’un emploi, que le risque de discrimination est le plus élevé. Les femmes qui portent le foulard ont beaucoup de mal à se faire embaucher. Il arrive même que des femmes soient soudainement licenciées parce que quelqu’un se plaint de leurs vêtements, même si elles travaillent depuis longtemps dans l’entreprise. » Ces femmes sont souvent structurellement défavorisées, par exemple par des lois qui leur interdisent de porter le voile dans la fonction publique, comme à Genève depuis l’entrée en vigueur, en 2019, de la loi sur la laïcité de l’État.

L’étude constate également que l’islamophobie est la forme de racisme qui a connu la plus forte hausse. Mais les chiffres officiels ne reflètent pas toute son ampleur, car, à l’instar du sexisme, le nombre de cas non signalés est élevé. Meriam Mastour, qui a fondé un observatoire contre l’islamophobie en Suisse, explique : « Les personnes concernées n’ont pas confiance dans le système et les institutions. Elles ne se sentent pas suffisamment en sécurité pour y rapporter leurs expériences. »

Le discours anti-musulman en Suisse infuse depuis des décennies et est régulièrement appuyé par les partis politiques au travers d’initiatives populaires. C’est le cas, entre autres, de l’initiative « contre les minarets » de 2009, dont les initiateurs affirmaient vouloir endiguer la propagation de l’islam. Plus récemment, l’initiative pour l’interdiction de se couvrir le visage dans les lieux publics a permis d’imposer l’interdiction de la burqa.

« L’islamophobie se prolonge même dans l’au-delà », ironise Meriam Mastour. Référence au village de Weinfelden, dans le canton de Thurgovie, où un référendum avait été lancé contre un projet de carré musulman au sein du cimetière communal. Les habitant·e·x·s ont voté contre une modification du règlement du cimetière : aucun carré musulman ne pourra être créé.

Solidarité nécessaire

Selon une étude réalisée en 2021 par l’Office fédéral de la statistique, 34 % de la population suisse a reconnu avoir des préjugés très négatifs à l’égard des musulman·e·x·s. « On cultive une image simpliste des musulmans : les hommes sont généralement présentés comme violents, les femmes comme soumises et dépourvues d’opinion propre », explique Meriam Mastour. Ce stéréotype est ensuite accolé à tous les individus perçus comme musulmans, même à ceux qui ne le sont pas. Il n’y a pas de place pour la nuance. « Une fois que certains préjugés sont installés, il est difficile de s’en débarrasser », déclare Noemi Trucco. « Depuis le 11 septembre 2001, l’islam est souvent associé au terrorisme et à l’islamisme. Les musulmans sont tenus pour responsables des actes islamistes et doivent se justifier, alors que ce sont précisément ces derniers qui sont le plus souvent victimes des actes islamistes dans le monde. » Si le 11 septembre a parfois servi à « justifier » l’islamophobie moderne comme étant une « réaction », celle-ci a pourtant puisé dans des événements plus anciens, comme l’Algérie française ou la révolution en Iran, pour alimenter les discours islamophobes.

« Nous n’avons plus besoin de débattre de l’existence réelle de l’islamophobie, car une étude le confirme enfin officiellement », se réjouit Meriam Mastour. Mais que faut-il faire pour lutter efficacement contre ce phénomène, bien réel et implanté dans les mentalités ? Davantage de sensibilisation, de surveillance, de ressources pour les centres de conseils, de formations, répond Noemi Trucco. « Chacun d’entre nous est responsable de s’engager en faveur d’une société tolérante, diversifiée et inclusive. » Elle en appelle avant tout à la solidarité et au courage civique : « Nous devons agir lorsque nous sommes témoins de discrimination et manifester clairement notre soutien aux personnes concernées. Si nous ne faisons rien, c’est comme si nous approuvions cette discrimination. » Mais pas que... De façon plus large, ce n’est qu’en combattant l’islamophobie et les discriminations – dont ont recommencé à se nourrir les partis d’extrême droite après la pause qui a suivi la Seconde Guerre mondiale – qu’il est possible de sauver nos sociétés démocratiques.