Stéphane Laederich et Gabriela Mirescu Gruber ont toustes deux fait l’expérience de discriminations sur la base de leurs origines ethniques. © DR
Stéphane Laederich et Gabriela Mirescu Gruber ont toustes deux fait l’expérience de discriminations sur la base de leurs origines ethniques. © DR
Dossier: Racisme en Suisse

Le fardeau des «invisibles»

Assumer ses origines roms, c’est s’exposer à la discrimination et au racisme. De nombreuses personnes n’ont pas d’autre choix que de dissimuler cette partie de leur identité pour se protéger.

«Mes parents ont fait leur part pour me protéger en me donnant un nom qui ne m’identifie pas comme Rom et me permette d’accéder à des études. La nature a fait le reste en me dotant d’une peau claire qui cache cette partie de mon identité.» Née en Roumanie d’un père rom et d’une mère non rom, Gabriela Mirescu Gruber a longtemps fait partie de ces « invisibles » qui constituent l’écrasante majorité de la population rom de Suisse. Elle y a d’ailleurs consacré un article, paru en 2012 dans le bulletin de la Commission fédérale contre le racisme (CFR). Ouvrier·ère·x·s, médecins, avocat·e·x·s, banquier·ère·x·s – ou journaliste et politologue comme c’est son cas –, iels sont loin des préjugés ou des stéréotypes que partagent bon nombre de Suisse·sse·x·s. Selon Stéphane Laederich, directeur exécutif de la Rroma Foundation basée à Zurich, les personnes d’ethnie rom seraient au moins 100 000 en Suisse, et représenteraient donc un peu plus de 1 % de la population. Mais une écrasante majorité d’entre elles ne déclarent pas leurs origines. De peur du racisme, particulièrement virulent en Europe de l’Ouest, et en Suisse en particulier.

Parmi les principaux stéréotypes, l’appellation «gens du voyage» est la plus erronée. «Il n’existe pour ainsi dire aucune famille rom nomade en Suisse, explique Stéphane Laederich. Celles qui sont de passage dans le pays sont composées de travailleurs saisonniers qui voyagent au gré de leurs contrats, et proviennent essentiellement de France, d’Allemagne, ou du Bénélux.»

«J’avais été relativement épargnée par ce genre d’attaques car on ne m’identifie pas nécessairement comme Rom. Mais que se passe-t-il pour les personnes dont les origines sont reconnaissables?» 
Gabriela Mirescu Gruber, coordinatrice de l’activisme global au sein d’Amnesty International

Pourquoi ces préjugés ont-ils la peau si dure dans l’imaginaire de M. et Mme Tout-le-Monde ? Selon Stéphane Laederich, la population suisse a l’image la plus raciste et la plus stéréotypée des Roms en comparaison du reste de l’Europe : pauvres, analphabètes, voleur·euse·x·s, mendiant·e·x·s, pas intégré·e·x·s, avec trop d’enfants. À tel point que ce mathématicien de formation, qui a fait carrière dans les banques à Zurich, s’est vu demander lors d’une conférence qu’il donnait : «Vous savez lire et écrire?» Une question condescendante, presque ingénue, mais surtout révélatrice d’un racisme inconscient.

Gabriela Mirescu Gruber partage ce constat. Il aura suffi pour elle que des collègues apprennent ses origines pour que d’un coup iels la repoussent. «J’avais été relativement épargnée par ce genre d’attaques car on ne m’identifie pas nécessairement comme Rom. Mais que se passe-t-il pour les personnes dont les origines sont reconnaissables?» La brutalité de cette expérience l’a profondément marquée et l’a décidée à lutter contre le racisme au sein de la société civile. Elle est aujourd’hui coordinatrice de l’activisme global au sein d’Amnesty International.

Désinhibition de la parole raciste

Au-delà des anecdotes personnelles, le racisme anti-rom se retrouve régulièrement dans la presse. Mais également en politique, comme en témoignent les propos du conseiller d’État bernois en charge de l’asile Pierre Alain Schnegg, qui avait déclaré en automne dernier au Tages Anzeiger que des «clans roms» abuseraient du système d’asile suisse en profitant du statut S accordé aux personnes venant d’Ukraine. Des affirmations mensongères, démontées par la Commission fédérale contre le racisme (CFR) en mai 2024, qui concluait: «À ce jour, il n’existe aucune preuve que des Roms aient acheté des passeports ukrainiens pour obtenir une protection injustifiée en Suisse. Il semble donc évident que ce débat est marqué par des préjugés racistes et discriminatoires.» Malgré une plainte déposée par la Rroma-Foundation, le Conseil d’État a refusé de lever l’immunité de Pierre Alain Schnegg. L’affaire est désormais entre les mains du Tribunal fédéral.

Plus récemment, en mars, le conseiller national Philippe Nantermod – par ailleurs également président de la section valaisanne de la Licra, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme – affirmait dans les colonnes du 24 Heures vouloir «interdire aux gens du voyage d’entrer en Suisse», quitte à équiper les polices de bulldozers pour déloger leurs caravanes. Le conseiller national réagissait à l’incident du 15 avril dernier, lors duquel 42 caravanes avaient été interpellées par la police valaisanne sur l’autoroute, à la hauteur de Saint-Maurice.

Si elles ne sont pas nouvelles, ces diatribes anti-rom ont tendance à se multiplier avec le poids toujours plus important des partis populistes, observe Stéphane Laederich. Elles visent en premier lieu les quelques rares communautés qui ont conservé un mode de vie semi-nomade: «Comme ils sont visibles, ils subissent ce racisme de plein fouet.» Et par amalgame, toute l’ethnie rom en est victime à son tour.

Éduquer, mais aussi riposter

La réponse des autorités, qui consiste essentiellement à faire de la prévention et de l’information, est largement insuffisante, affirme Stéphane Laederich. Avec ses quinze membres pour toute la Suisse, la commission est sous-dotée, aussi bien en effectif qu’en financement. Pourtant, ailleurs en Europe, des moyens plus conséquents sont mis en place comme le Beauftragte für Antiziganismus (le préposé à l’antitziganisme) en Allemagne. «Ce qui manque en Suisse, c’est une institution indépendante, qui puisse avoir les coudées franches, ordonner ses propres enquêtes et contraindre les institutions à agir.»

«Ce n’est pas de conseils dont ont besoin les personnes qui subissent du racisme. J’attends de nos organes officiels qu’ils prennent des positions fortes.» 
Stéphane Laederich, directeur de la Rroma Foundation

Mais surtout, la commission suit une logique «réparatrice» qui met l’accent sur les victimes. Or les efforts pour lutter contre le racisme devraient au contraire se concentrer sur ceux qui commettent de tels actes, soutient le directeur de la Rroma Foundation. En éduquant et déconstruisant les biais qui alimentent le sentiment anti-rom. Mais également en se servant du droit.

La fondation a ainsi saisi le Conseil suisse de la presse à de nombreuses reprises, obtenant parfois gain de cause contre de grands titres comme la Neue Zürcher Zeitung. Mais aussi devant la justice, avec parfois moins de succès, regrette Stéphane Laederich, car les lois contre le racisme sont extrêmement faibles en Suisse. «Nous avons perdu contre un politicien de Thurgovie, qui avait déclaré ‘reconnaître les Tziganes à l’odeur’.»

Toutes les actions en justice ne sont pas vaines pour autant : en décembre 2019 par exemple, la Cour suprême du canton de Berne confirmait la condamnation prononcée à l’encontre des deux coprésidents des Jeunes UDC pour discrimination raciale. Dans le cadre de la campagne pour les élections de 2018 au Grand Conseil, ils avaient posté sur Facebook leurs «arguments» contre la création d’une aire de transit, l’estimant «nuisible» car destinée aux communautés roms. Le post était en outre accompagné d’une illustration qui suggérait que les «Tziganes» étaient des individus sales, à tendance criminelle. Stefan Heinichen, membre de la Commission fédérale contre le racisme, qui avait déposé plainte, a salué «une décision [qui] montre qu’un parti comme celui des Jeunes UDC ne peut pas faire campagne en toute impunité sur le dos des minorités telles que les Roms.»

«Ce n’est pas de conseils dont ont besoin les personnes qui subissent du racisme. J’attends de nos organes officiels qu’ils prennent des positions fortes», ajoute le directeur de la Rroma Foundation. Si elle veut lutter efficacement contre le racisme, la Suisse doit à tout prix se doter de moyens pour le sanctionner. Un chemin difficile – comme en témoigne le refus, en 2018, du Conseil fédéral de reconnaître les Roms de Suisse comme une minorité nationale – qu’il ne sera possible de suivre qu’en déconstruisant le mépris et le racisme ancré dans nos institutions. «Le temps du silence est révolu, conclut Gabriela Mirescu Gruber. Ce n’est qu’en reconnaissant, qu’en nommant ce racisme, souvent inconscient, qu’on peut déconstruire l’illusion selon laquelle certaines personnes occuperaient ‘naturellement’ une place privilégiée dans la société, tandis que d’autres seraient reléguées à la marge. La société doit mener cette introspection, honnête et parfois douloureuse. Et ses autorités doivent l’accompagner en comblant le vide juridique. Un changement nécessaire pour réparer notre société, et permettre aux personnes qui cachent leurs origines roms de faire leur outing sans crainte.»