Sociologue, autrice, conférencière et formatrice, Anja Nunyola Glover accompagne institutions et particuliers sur la voie de l’antiracisme. Fille d’une Suissesse et d’un Ghanéen, elle a grandi dans le canton de Lucerne. © Mirjam Kluka
Sociologue, autrice, conférencière et formatrice, Anja Nunyola Glover accompagne institutions et particuliers sur la voie de l’antiracisme. Fille d’une Suissesse et d’un Ghanéen, elle a grandi dans le canton de Lucerne. © Mirjam Kluka
Dossier: Racisme en Suisse

«Le racisme ne fait jamais de pause»

Dans son livre paru cette année, Anja Nunyola Glover raconte de l’intérieur ce que signifie grandir Noire dans un pays qui aime à croire qu’il échappe au racisme.

Petite fille noire dans l’arrière-pays lucernois, Anja Nunyola Glover s’interdisait d’être en colère. Pour être acceptée, il fallait sourire. Dans Was ich dir nicht sage (Ce que je ne te dis pas), elle abandonne cette retenue. Elle tutoie, s’adresse directement à ses lecteur·rice·x·s : son récit mêle souvenirs, analyses et données statistiques pour dire le racisme tel qu’il se vit, au quotidien.

Au centre, un message : le racisme ne se limite pas aux insultes ou aux actes délibérés. Il se cache dans les détails, les « micro-agressions » – questions déplacées, remarques apparemment anodines, regards insistants – qui rappellent sans cesse la différence. Elle compare ce vécu à une branche ployant sous des flocons de neige : une accumulation de poids qui finit par la casser.

L’idée du livre naît d’une blessure au dos. Immobilisée, elle commence à écrire, d’abord comme un journal de guérison. Mais trouver un éditeur se révèle presque plus douloureux. Elle essuie des refus au motif qu’un ouvrage « similaire » existait déjà ou qu’une « autre femme noire » avait été publiée.

Car c’est bien au croisement du racisme et du sexisme – que la féministe afro-américaine Moya Bailey a baptisé la « misogynoir » – que se trouve Anja Nunyola Glover. « Je ne suis jamais seulement Noire, jamais seulement femme : les deux coexistent », dit-elle. Résultat : les opportunités offertes aux hommes blancs se referment pour elle. Et lorsqu’elle prend la parole en public, ses propos sont rarement perçus comme une opinion personnelle : on les félicite ou on les critique comme s’ils engageaient toutes les femmes noires. « L’individualité est un privilège blanc », constate-t-elle.

Face aux refus de publier son livre, elle choisira l’autoédition, financée par du crowdfunding et soutenue par ses proches. Succès immédiat : Was ich dir nicht sage entre dans les meilleures ventes, loin de la tempête de critiques qu’elle redoutait. L’autrice est désormais à la recherche de financements pour le faire traduire en français.

Devenue mère, Anja Nunyola Glover élargit son combat : travail du care, charge mentale, garde collective, accès des personnes racisées aux postes à responsabilités. Et invite les personnes blanches à ouvrir les portes avec elle : « Les espaces où se croisent des perspectives diverses sont plus riches, plus vivants. »