Idil Abdulle (à gauche) et Inès El-Shikh (à droite) lors d’une formation antiraciste qu’elles ont donnée aux employé·e·x·s d’Amnesty Suisse en février 2024. © DR
Idil Abdulle (à gauche) et Inès El-Shikh (à droite) lors d’une formation antiraciste qu’elles ont donnée aux employé·e·x·s d’Amnesty Suisse en février 2024. © DR
Dossier: Racisme en Suisse

Une vie antiraciste

Le racisme n’est pas une idée abstraite mais une réalité vécue. Le regard de deux femmes engagées sur cette Suisse qui pense avoir tout compris au vivre-ensemble.

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Combien de fois par jour pensez-vous au racisme ? Lorsque nous posons cette question dans nos formations sur la diversité et l’inclusion en entreprise, nous sommes toujours surprises des réactions qu’elle suscite. Dans chaque auditoire, il y a toujours au moins une personne pour qui cette question est une révélation et un soulagement : celui de ne pas être seul·e·x à être travaillé·e·x au quotidien, en silence, par le racisme.

Ce n’est ni par excès de sensibilité, ni par obsession sciemment cultivée, que le racisme occupe tant de place dans nos pensées. Le racisme est en effet un phénomène qui teinte l’ensemble des expériences de vie d’une partie importante de la population. Il s’invite dans notre scolarité, notre parcours professionnel, s’immisce dans les interstices de nos relations interpersonnelles, et structure largement les institutions que nous fréquentons. Il se manifeste à travers une somme d’expériences, de micro-agressions, d’inégalités, de regards, de silences, de commentaires, de violences, de barrières invisibles, qui finissent par façonner la trajectoire de notre vie.

En réfléchissant à nos vécus – en tant que femmes racisées millenial –, nous ne pouvons nous empêcher d’y voir l’omniprésence du racisme à chacune des étapes de nos vies. Enfant, nous percevions déjà, sans le comprendre, combien le fait d’être marquées par une différence nous a valu des remarques : sur les cheveux, la couleur de peau, mais aussi la réalité d’un statut de séjour précaire qui nous distinguait de nos camarades. Nous avons appris à travailler deux fois plus à l’école pour nous montrer méritantes et faire mentir les clichés. Et, si la stratégie de la « bonne élève » pouvait encore porter partiellement ses fruits dans le contexte scolaire et estudiantin, elle s’est révélée totalement inefficace à notre entrée sur le marché du travail. Ce moment qui marquera la bascule vers une forme de désillusion : discriminations, exclusions, harcèlement, micro-agressions… Ces expériences deviennent impossibles à ignorer, surtout lorsque l’on constate à quel point elles sont partagées par nos pairs.

Vient alors le temps de la déconstruction, de la remise en question, de la lecture et de la compréhension. Enfin, nous arrivions à poser les mots : nous avions affaire à un système aux mécaniques huilées, nous nous confrontions à une Histoire aux innombrables ramifications. Fortes de ce savoir, nous pouvons nous investir dans des stratégies de lutte et de mobilisation et décidons de le faire. En Suisse comme ailleurs, les collectifs antiracistes ont dû composer avec un contexte changeant au fil des dernières décennies : le 11 septembre 2001, la Global War on Terror, le système de surveillance mortifère Frontex, et localement, l’assaut contre le vivre-ensemble à travers des initiatives racistes portées par l’UDC – comme l’interdiction des minarets ou les mesures contre les « délinquants étrangers ».

Une préoccupation permanente

Nos trajectoires sont loin d’être linéaires. Elles sont même, à certains égards, circulaires. Nous sommes aujourd’hui toutes les deux mères et nous faisons face au même défi que nos parents : élever des enfants racisés dans un monde raciste. Autrement dit : essayer de trouver la balance entre préserver leur innocence et les outiller pour faire face aux difficultés. La transmission du savoir antiraciste aux générations qui nous succèdent est une tâche inconfortable mais nécessaire. Et même si nous disposons d’une quantité bien plus importante de ressources et de nombreuses expériences, la mission demeure immense. Et elle renforce la charge raciale que nous portons au quotidien.

La chercheuse française Maboula Soumahoro définit la charge raciale comme étant « la tâche épuisante d’expliquer, de traduire, de rendre intelligibles les situations violentes, discriminantes ou racistes ». Elle inclut également l’énergie dépensée à anticiper ces événements et à gérer leurs conséquences. Un poids invisible qui pèse sur les épaules de celleux auxquels·les·x le regard social majoritaire assignera une catégorisation raciale. Si celle-ci est bien artificielle et socialement construite, elle n’en implique pas moins des effets réels et tangibles. La charge raciale, formulée en analogie avec le concept de charge mentale des femmes dans le patriarcat, dit en creux le coût mental du racisme pour les personnes qui en sont affectées. Une charge qui peut en sus s’accompagner de violences physiques, de procédures judiciaires, d’errances, de décisions difficiles...

En Suisse, le racisme reste encore minimisé. Les raisons de ce déni sont multiples : amnésie coloniale entretenue, système politique complexe offrant l’illusion d’exception ou encore culture de la discrétion érigée en valeur nationale. Il n’est pas rare d’entendre que les problèmes liés au racisme, c’est pour les pays comme les États-Unis ou la France, alors que la Suisse et son modèle multiculturel et pluriconfessionnel seraient exemplaires. Autrement dit, que chez nous, nous aurions tout compris au vivre-ensemble. C’est face à ce déni qu’il est urgent d’agir, en premier lieu. Ici comme ailleurs, le racisme est un fait social. Ici comme ailleurs, les discriminations et les violences font des victimes. Ici comme ailleurs, poser des constats clairs est une étape nécessaire. Parce que nous n’y échapperons pas en fabriquant du silence autour de l’inconfort. Et si la réponse à la question « combien de fois par jour pensez-vous au racisme » est « encore beaucoup trop », force est de constater qu’au fil du temps, collectivement, nous contribuons à construire une culture de l’antiracisme, vivante, aimante et féconde