Le crépuscule de septembre inonde la savane tanzanienne d’une lumière dorée. Un troupeau de zèbres traverse l’herbe blonde en direction d’un lac où se rassemblent des flamants roses. Sur la berge, un couple de girafes broute la cime d’un acacia esseulé. En arrière-plan, le volcan du Ngorongoro domine la vallée du Rift dans un silence majestueux.
Au milieu de cette carte postale, des silhouettes drapées de rouge ramènent leurs zébus vers un boma, un enclos circulaire hérissé de piques en bois pour éloigner les lions. Depuis le XVIIe siècle, les Maasaïs, peuple pastoral et semi-nomade, mènent ici la même vie : faire paître le bétail à la recherche des meilleures herbes, au gré des saisons. Mais cette scène immuable s’effrite peu à peu. Depuis 2022, les autorités tanzaniennes mènent une politique d’expulsions violentes autour des grands parcs nationaux, au nom de la «conservation» de la nature.
Tirs à balles réelles
Noorkishili Naing’isa est agricultrice et mère de famille. Elle porte les cheveux courts, une cascade de bijoux traditionnels et un regard triste. Sa vie a basculé le 8 juin 2022. Ce matin-là, plusieurs centaines de membres de la police et de l’armée ont débarqué dans son petit village d’Ololosokwan, dans le nord-est du pays, pour planter des bornes de démarcation dans la savane. Les habitant·e·x·s, touxtes maasaïs, ont compris que leurs terres venaient d’être confisquées.
Une surface de 1500 km2 – soit la moitié du canton de Vaud – a été reclassée en « réserve de chasse ». « Cette immense zone nous était soudain interdite d’accès. Or notre mode de vie repose sur le libre accès à ces terres. Ce reclassement signait notre arrêt de mort économique », raconte Noorkishili, rencontrée en bordure du célèbre parc du Serengeti. « Les chefs traditionnels des quatorze villages affectés ont voulu protester. Ils ont été arrêtés sur-le-champ. La situation se tendait. Les bergers voulaient arracher les démarcations et faire fuir les policiers. Avec un petit groupe de femmes, nous avons alors tenté de faire les intermédiaires. »
Sa voix se brise. « Lorsque nous nous sommes approchées, la police a ouvert le feu. Nous avons fui dans tous les sens. Mon voisin, Oriais Ng’yio, a été atteint aux deux jambes. La police l’a embarqué vers la rivière, qui grouille de crocodiles. Nous pensons qu’il y a été jeté, car nous ne l’avons jamais revu. » Elle marque une pause. « Trente-deux personnes ont été blessées, dont une dizaine grièvement. Un autre homme a disparu. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs femmes ont fait des fausses couches. »
Place aux touristes
Les habitant·e·x·s d’Ololosokwan n’ont plus jamais osé manifester. Les bornes sont restées, les villages ont été brûlés, leurs troupeaux saisis. Les autorités assurent vouloir « protéger la migration des gnous et des zèbres », mais sur le terrain, les Maasaïs voient surtout se multiplier les lodges de luxe. D’après plusieurs rapports d’Amnesty International, la zone a été aménagée au profit du tourisme de chasse. Une société liée à la famille royale de Dubaï, qui organise des safaris privés dans la région depuis vingt ans, aurait participé activement aux évictions.
« Le gouvernement prétend que nous mettons en danger la faune, alors que nous ne chassons pas et vivons en harmonie avec la nature depuis quatre siècles. Et, en parallèle, des dizaines d’animaux sont braconnés et envoyés vers les zoos des Émirats », dénonce Noorkishili. « Les Émiriens ont même installé des antennes télécoms dans la réserve ; quand on s’en approche, on capte le signal de Dubaï ! »
Étouffés à petit feu
Peu après la campagne d’expulsions, une sécheresse aiguë a frappé la région, aggravant encore la crise. Privé·e·x·s de pâturages, les éleveur·euse·x·s ont vu leurs troupeaux mourir les uns après les autres. « J’avais 400 vaches, il ne m’en reste plus qu’une vingtaine. Je suis ruiné. J’ai dû retirer mes enfants de l’école », raconte Simanga, un éleveur maasaï d’une quarantaine d’années.
Le drame d’Ololosokwan se répète dans d’autres zones du nord-est de la Tanzanie, y compris dans la réserve du Ngorongoro, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Ce spectaculaire cratère volcanique abrite une faune exceptionnelle. Plusieurs dizaines de milliers de Maasaïs vivent aux alentours. Or, ces dernier·ère·x·s sont désormais menacé·e·x·s d’expulsion, là encore au nom de la préservation du site.
Le gouvernement a construit des logements à plus de 300 km pour les reloger, mais la plupart refusent de partir. « Nous n’avons jamais été associés à la moindre décision. Résultat, le gouvernement a choisi une terre déjà occupée par une autre tribu. Il n’y a pas de place. Personne ne pourra y reconstruire une vie décente », explique Longoï, un chef traditionnel de 70 ans.
Qui refuse d’être relogé·e·x subit une lente asphyxie. « Il est interdit de construire, de creuser des puits. Aucun service public n’est assuré. L’hôpital et la maternité sont fermés, les ambulances ne viennent plus. Les pâturages se réduisent et la pauvreté explose. Les jeunes partent en ville », décrit Longoï, assis sous un acacia. Un peu plus loin, la seule école du secteur tombe en ruine ; les murs fissurés laissent passer le vent. « Étudier ici pendant la saison des pluies est impossible. Mais mes demandes de rénovation sont refusées », confie le proviseur.
«Vision néocoloniale»
Les autorités justifient ces expulsions par des impératifs écologiques. La présidente, Samia Suluhu Hassan, affirme ainsi que « le Ngorongoro est en train de se perdre » à cause d’une croissance démographique maasaï « hors de contrôle ». L’Unesco, qui a inscrit la zone au patrimoine mondial en 1979, partage certaines inquiétudes sur le surpâturage et la pression démographique. Selon l’État tanzanien, la population maasaï dans le Ngorongoro est passée de quelques milliers dans les années 1960 à près de 100 000 aujourd’hui, avec un cheptel d’environ 300 000 bovins. L’agence onusienne craint que cette évolution n’altère « l’intégrité écologique » du site.
Des expert·e·x·s de l’ONU, de l’Union africaine, le Parlement européen et plusieurs ONG de défense des droits humains ont dénoncé les expulsions des Maasaïs. L’Unesco, elle, n’a publié aucune condamnation des autorités tanzaniennes tout en prenant ses distances avec les campagnes d’expulsions, affirmant n’avoir « jamais demandé » la relocalisation des Maasaïs. Cette timidité lui vaut d’être critiquée par plusieurs ONG de défense des droits humains, dont Amnesty International.
« En refusant de condamner clairement la situation, l’Unesco offre à l’État tanzanien un vernis de légitimité », dénonce Edward Porokwa, directeur du PINGO’s Forum, l’une des principales ONG tanzaniennes de défense des Maasaïs. Pour cet avocat, la logique à l’œuvre relève d’une vieille obsession coloniale. « Dicter aux autochtones la manière de vivre sur leurs propres terres, c’est une vision néocoloniale de la nature africaine, appelée ‘conservation-forteresse’. Une carte postale vierge, où la nature immaculée serait débarrassée des peuples locaux qu’on expulse à coups de fusil. »
Deux ambiances
Dans le Ngorongoro, l’ambiance est schizophrénique. D’un côté, des milliers de touristes déambulent chaque jour à bord d’énormes 4x4, s’extasiant devant les animaux et les Maasaïs au milieu de cet écrin grandiose. De l’autre, les autochtones vivent dans la pauvreté et la peur. Parler à des journalistes ou défier les autorités peuvent coûter cher : plusieurs activistes ont été arrêté·e·x·s, menacé·e·x·s ou battu·e·x·s.
Depuis 2023, le Gouvernement tanzanien bloque systématiquement les missions d’enquête internationales, refusant l’accès au Ngorongoro à des rapporteur·euse·x·s de l’ONU, à une délégation de l’Unesco et à des membres du Parlement européen venu·e·x·s documenter les violations des droits humains.
La justice, elle, reste verrouillée. « Nous avons déposé des centaines de plaintes. Presque toutes ont été rejetées ou perdues dans les limbes administratives », déplore Porokwa, qui doit régulièrement fuir au Kenya pour échapper au courroux des autorités. Mais certains Maasaïs, comme Longoï, ne veulent plus se taire. « Je n’ai plus peur, conclut-il, en scrutant la plaine voilée de chaleur. Si l’on continue à courber l’échine, nous serons rayés de la carte. Notre culture est en train de mourir. Il faut que le monde sache ce qu’il se cache derrière les safaris. »