Viktor Orbán n’a jamais caché ses intentions pour la Hongrie. Dès 2014, il annonçait vouloir faire du pays une « démocratie illibérale ». Et il a tenu parole. Plus d’une décennie après, son parti, le Fidesz, contrôle non seulement le pouvoir exécutif, mais aussi le pouvoir judiciaire. La Cour constitutionnelle est désormais presque entièrement composée de fidèles du parti. Plus de 80 % des médias sont contrôlés par des propriétaires proches du Fidesz et servent ainsi la propagande du gouvernement. Les voix critiques sont délibérément persécutées, tout comme les minorités. Depuis des années, Orbán poursuit un programme anti-LGBTQIA+, qui a notamment abouti en 2025 à l’interdiction de la Pride de Budapest.
Au cours des quinze dernières années, Orbán et son parti ont ainsi réussi à éroder les institutions démocratiques, et donc les droits humains.
Cependant, Viktor Orbán n’est pas le seul dans ce cas : on observe des tendances similaires en Pologne, en Israël, en Turquie ou aux États-Unis. Après sa victoire électorale en 2015, le parti polonais Droit et Justice (PIS) a commencé à restreindre la séparation des pouvoirs et à prendre des mesures contre les professionnel·le·x·s des médias critiques. En Turquie, Recep Tayyip Erdogan abuse de la justice pour éliminer ses adversaires politiques. Quant à Donald Trump, il a fait de la répression et de la violence sa marque de fabrique. Une tendance qu’il ne cache plus depuis le 6 janvier 2021 lorsqu’il avait appelé à prendre d’assaut le Capitole après avoir perdu les élections.
Les États-Unis en tête
Grâce à une campagne fondée sur le dénigrement et les mensonges, Donald Trump a réussi à rallier une majorité d’Américain·e·x·s. « Au cours de son premier mandat, de nombreux observateurs considéraient Trump comme ridicule, voire un peu stupide. Au cours de son deuxième mandat, il s’est avéré qu’il était cruel et extrêmement dangereux », analyse Amanda Klasing, responsable du plaidoyer chez Amnesty USA. En quelques jours, le président étasunien a réussi, à l’aide d’une multitude de décrets, à démanteler d’importantes institutions nationales, à légaliser la persécution des migrant·e·x·s, à anéantir les progrès réalisés en matière d’égalité et à rompre les relations transatlantiques historiques.
« Donald Trump joue avec les craintes de la population. D’une part, il utilise les craintes de certains milieux conservateurs ou ruraux pour alimenter le manque de confi ance, déjà existant, dans les institutions – qu’elles soient nationales ou internationales. De l’autre, il a recours à des discours haineux et des tactiques d’intimidation pour donner aux gens le sentiment d’être impuissants et seuls. Comme de nombreux autocrates avant lui, Trump vise ainsi à isoler les minorités et à détruire les communautés. »
«Le recours à des pratiques autoritaires est clairement en augmentation.»
professeure d’études européennes et de recherche sur la démocratie à l’Université de Fribourg.
En effet, Donald Trump met tout en oeuvre pour mettre à mal les fondements de la démocratie américaine. Il tente d’étendre son contrôle sur les médias, déshumanise les minorités et incite à la haine contre ses adversaires politiques. Les institutions sont une source de préoccupation pour lui, tout comme les élections libres et équitables.
« La politique anti-droits humains de Trump a déjà causé des dommages considérables », ajoute Amanda Klasing. « Qu’il s’agisse des opérations inhumaines de l’ICE, de la persécution des personnes transgenres, du retrait de l’Accord de Paris sur le climat ou des sanctions contre la Cour pénale internationale, ce qui se passe aux États-Unis est extrêmement préoccupant et les dérives récentes devraient servir d’avertissement à tous les États qui envisagent de restreindre des droits fondamentaux. »
Les démocraties en crise
Il semblerait que l’ordre mondial fondé sur la démocratie, les droits humains, l’État de droit, le libre-échange et le multilatéralisme soit en péril avec l’effondrement de l’une des plus grandes démocraties du monde.
Sommes-nous pour autant en train de glisser vers une ère d’autocraties ? « Le recours à des pratiques autoritaires est clairement en augmentation », déclare Natasha Wunsch, professeure d’études européennes et de recherche sur la démocratie à l’Université de Fribourg. « Au cours des vingt dernières années, dans différents pays, des dirigeants antidémocratiques, mais aussi des partis en pleine ascension, pour la plupart populistes ou d’extrême droite, se sont efforcés de saper la protection des droits humains, d’affaiblir l’État de droit et de compromettre la séparation des pouvoirs. »
C’est ce que montre en partie l’indice Freedom House 2025, qui examine chaque année l’état de la démocratie et des libertés fondamentales : ces dernières années, les libertés n’ont cessé de reculer. Dans 60 pays, la situation en matière de droits politiques et civils s’est détériorée en 2024. Seuls 34 ont connu une amélioration. Le Salvador, Haïti, le Koweït et la Tunisie ont connu les plus fortes baisses en matière de libertés, mais la Hongrie, la Serbie ou l’Inde – souvent qualifiée de « plus grande démocratie du monde » – ont également connu un fort recul au cours des dix dernières années.
«En période de crise, de nombreuses personnes recherchent souvent la stabilité auprès ‘d’hommes forts’»
professeure d’études européennes et de recherche sur la démocratie à l’Université de Fribourg.
« Le recul mondial de la démocratie s’accentue, quelle que soit la manière dont nous ventilons les données et les indicateurs que nous utilisons. La tendance inchangée du recul à l’échelle mondiale rend la situation indéniable, même pour les plus sceptiques », écrit de son côté l’institut Varieties of Democracy (V-Dem) dans son rapport Democracy Report 2025, qui mesure l’état des démocraties à l’aide de plus de 500 indicateurs. Pour la première fois depuis vingt ans, près des trois quarts de la population mondiale (72 %) vivent dans des autocraties. Il s’agit du chiffre le plus élevé depuis 1978. Seuls 29 pays sont encore considérés comme des démocraties libérales par V-Dem, contre 43 entre 2007 et 2012.
La peur comme moteur
Les raisons du renforcement des formes de gouvernement autoritaires sont multiples. Les attentats terroristes dans les démocraties occidentales, à commencer par ceux du 11 septembre 2001 aux États-Unis, ont légitimé dans de nombreux pays le renforcement des mesures de sécurité et la restriction des droits humains. La crise financière de 2008 a également favorisé les tendances autoritaires : des partis populistes se sont formés et ont su exploiter la crainte d’une baisse du niveau de vie et le scepticisme à l’égard des mécanismes institutionnels. Enfin, l’augmentation des migrations depuis 2015 a renforcé l’acceptation d’une rhétorique haineuse et xénophobe et a conduit certains milieux à commencer à promouvoir avec succès la protection des « valeurs traditionnelles ». « Les partis d’extrême droite et populistes ont réussi, en particulier en Europe, à rallier un électorat frustré ainsi que les abstentionnistes en proposant des solutions simples à des problèmes complexes », explique Natasha Wunsch. « Leur essor a également été favorisé par le fait que les partis traditionnels – de la droite républicaine à la social-démocratie – n’ont pas su répondre sérieusement aux inquiétudes économiques de la population. »
Le nombre croissant de conflits a quant à lui entraîné une instabilité politique qui a entravé les progrès démocratiques dans le monde entier. Les guerres civiles et les conflits, la violence des milices armées, des organisations criminelles ou des forces de sécurité officielles ont sapé la sécurité et empêché l’exercice de droits fondamentaux tels que les libertés d’expression, de réunion ou le droit à l’éducation, rendant le monde non seulement plus dangereux, mais aussi moins libre. « En période de crise, de nombreuses personnes recherchent souvent la stabilité auprès ‘d’hommes forts’ », explique Natasha Wunsch. « À une époque où la masculinité est remise en question, les jeunes hommes se sentent souvent interpellés par la rhétorique de modèles tels que Donald Trump ou Viktor Orbán, qui les encouragent à se comporter à nouveau comme de ‘vrais hommes’ et à se tourner vers des modes de vie traditionnels. Une évolution préoccupante, en particulier pour les jeunes femmes et les minorités. »
«Mais le durcissement du discours politique et les atteintes à nos libertés et à nos droits montrent clairement que nous [en Suisse] ne sommes pas à l’abri des attaques antidémocratiques»
professeure d’études européennes et de recherche sur la démocratie à l’Université de Fribourg.
L’effondrement des démocraties est une mauvaise nouvelle pour toutes les personnes qui rejettent la politique des autocrates : les droits fondamentaux sont restreints, le discours public se polarise, l’instabilité – tant économique que sociale – augmente. Pire, ces reculs ont des répercussions au-delà des frontières nationales. « L’arrêt des fonds de développement par l’Agence des États-Unis pour le développement international fait reculer de plusieurs années des pays qui, grâce à ces paiements, étaient en voie de démocratisation. La remise en question et le rejet des institutions internationales et des Nations unies servent de prétexte à de nombreux gouvernements pour s’éloigner des principes de l’État de droit. Les tensions internationales s’intensifient, les partenariats traditionnels se désagrègent », explique Natasha Wunsch. Il est donc d’autant plus important pour l’Europe et les communautés internationales telles que l’UE de se libérer de leur dépendance vis-à-vis des États-Unis et de tendre vers l’autonomie stratégique. « Nos valeurs et notre politique libérale et démocratique ne peuvent perdurer que si nous prenons nous-mêmes les choses en main. »
Une (re)démocratisation est possible
Bien sûr, les crises démocratiques se multiplient dans le monde entier. Mais elles ne doivent pas faire oublier les pays qui, malgré les défis, progressent dans le renforcement des normes démocratiques. Y compris ceux qui s’étaient engagés sur la voie de l’autocratie. Le rapport V-Dem de 2025 montre que 19 pays sont en cours de démocratisation. Dix d’entre eux ont réussi à inverser une tendance autoritaire et à renforcer à nouveau les institutions démocratiques, notamment les Maldives, la Bolivie, l’Équateur et le Brésil. Dans les neuf autres, la démocratisation s’est poursuivie de manière constante, six d’entre eux – dont les Fidji, le Monténégro et les Seychelles – ayant entamé ce processus en tant qu’autocraties.
La voie autoritaire n’est pas à sens unique. Il est possible d’en revenir. Les Seychelles, par exemple, ont entamé leur processus de démocratisation en 2012 en partant d’une forme d’autocratie électorale. Elles sont devenues l’une des deux seules démocraties libérales d’Afrique subsaharienne. Au cours des dix dernières années, le pays a introduit des élections libres et équitables, renforcé le contrôle des pouvoirs et créé un espace pour une participation politique sans entrave des citoyen·ne·x·s. Ailleurs, au Guatemala et en Pologne, les efforts de réforme démocratique en cours ont également montré que la reconstruction d’institutions affaiblies, quoique difficile, demeure possible.
Malgré ces exemples vertueux, aucun État, y compris parmi les démocraties établies, n’est à l’abri de la montée des tendances autoritaires. Le phénomène a également des répercussions dans notre pays. « La démocratie suisse est toujours perçue comme extrêmement stable », déclare Natasha Wunsch. « Notre modèle consensuel limite efficacement le pouvoir des acteurs politiques individuels. Mais le durcissement du discours politique et les atteintes à nos libertés et à nos droits montrent clairement que nous ne sommes pas à l’abri des attaques antidémocratiques. Le maintien de la démocratie exige notre participation active et un entretien constant. Car les exemples de l’Amérique de Trump ou de la montée de l’AfD en Allemagne montrent que le vent peut tourner très rapidement. Nous ne devons pas compter sur le fait que la Suisse restera à jamais un havre de paix. »