«Les mollahs doivent partir», «Justice pour l’Iran», «Femme, vie, liberté» : une fois de plus, ces slogans ont résonné fin décembre dans les rues de nombreuses villes iraniennes. Une fois de plus, des milliers de personnes ont payé de leur vie leur engagement pour plus de libertés.
Ce n’était qu’une question de temps. Début décembre, des milliers d’ouvrier·ère·x·s de l’industrie pétrolière se sont mis·e·x·s en grève, tandis que les étudiant·e·x·s se préparaient à une nouvelle vague de manifestations dans les universités. Mais cette fois-ci, elles ont éclaté dans le bazar. Les bazaaris, ces commerçant·e·x·s traditionnel·le·x·s, avaient joué un rôle décisif dans la révolution islamique de 1979 et sont resté·e·x·s lié·e·x·s aux réseaux politiques conservateurs au cours des décennies suivantes.
«Les jeunes hommes souffrent particulièrement de la crise économique. Beaucoup considèrent que descendre dans la rue est leur dernière option.»
experte de l’Iran et militante d’Amnesty International.
Cette loyauté historique est désormais révolue. L’inflation record, les sanctions internationales persistantes et la mauvaise gestion chronique ont affecté la position économique du bazar – et donc une base fidèle du gouvernement des mollahs. Plus de 40 % des Iranien·ne·x·s vivraient désormais en dessous du seuil de pauvreté. C’est en raison de ses conditions de vie qu’une partie de la population a rejoint le mouvement de contestation.
Traînée de poudre
Les manifestations se sont rapidement étendues jusque dans les régions reculées du pays. Des milliers de personnes sont descendues dans les rues contre la baisse du niveau de vie, les coupures d’électricité persistantes et la pénurie d’eau, et bientôt aussi pour la destitution d’Ali Khamenei. Parmi elles beaucoup d’hommes. «Les jeunes hommes souffrent particulièrement de la crise économique, explique Nassim Papayianni, experte de l’Iran et militante d’Amnesty International. Beaucoup considèrent que descendre dans la rue est leur dernière option.»
D’abord conciliant, sans doute aussi pour apaiser les bazaaris, Téhéran a rapidement durci le ton. Le 8 janvier, les forces de sécurité recevaient l’autorisation de tirer et le gouvernement coupait internet. L’Iran a sombré dans l’obscurité. Il est pour l’heure difficile de reconstituer la suite des événements. Amnesty International est en train d’analyser des centaines de vidéos et d’images provenant d’Iran.
«Je n’ai jamais vu une telle unité parmi les Iraniens.»
étudiant iranien.
Les rares données qui nous parviennent montrent une violence d’une ampleur rare. Des forces de sécurité qui visent la tête et le torse. Des rues couvertes de sang. Des hôpitaux submergés, des familles désespérées qui recherchent leurs proches dans des morgues surpeuplées et assistent à l’empilement des cadavres dans des camionnettes, des conteneurs de fret ou des entrepôts. La rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains en Iran, Mai Sato, déclarait fin janvier qu’il fallait s’attendre à plus de 20 000 morts. Plusieurs ONG avancent le chiffre de 30 000 morts.
Et après?
«Je n’ai jamais vu une telle unité parmi les Iraniens. Il semble qu’un ennemi commun puisse véritablement unir les gens», raconte Ben*, un étudiant iranien contacté malgré le blocage d’internet. Suffisant pour faire aboutir un changement de système? Les options du Gouvernement iranien sont limitées : l’économie est en difficulté et le réseau d’alliés régionaux affaibli. La menace d’une attaque des États-Unis persiste. L’Iran devra donc soit accepter des compromis difficiles pour obtenir un assouplissement des sanctions et assainir son économie, soit se préparer à réprimer de nouvelles émeutes. Bien conscient de ce dilemme, Ali Khamenei ne semble pas disposé à faire un pas en arrière.
* Prénom d’emprunt.