© Anna Husi
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Regards croisés

Interventionnisme

Dans la nuit du 3 janvier, les forces spéciales des États-Unis lançaient un assaut sur le petit village de Bursins, dans le canton de Vaud, où le conseiller fédéral Guy Parmelin était venu passer les fêtes de fin d’année en famille. Le président de la Confédération a été exfiltré vers New York... Une illustratrice et un auteur se sont prêté·e·s au jeu de la satire

Le soleil ne brille pas sur la neige immaculée des Alpes. Pour cause, il fait nuit.

Dans le ciel bleu au-dessus du lac Léman, les étoiles du cosmos scintillent. Guy Parmelin, un peu moins scintillant mais tout aussi cosmique, est sur le point de ronfler paisiblement, l’estomac soulagé d’abandonner le régime extrême que lui impose annuellement la résurrection du petit Jésus.

Mais ces sacrifices, comme tous les autres, il les a faits pour que la tradition survive. La tradition le remercie et applaudit son courage. Le peuple suisse continue à s’ennuyer sec et à ne pas réussir à payer ses factures.

«L’année n’a pas commencé que c’est déjà le bordel», se dit-il, à la lisière du rêve. «Les normes, c’est pas si mal des fois», se surprend-il à penser avant d’embarquer dans le train universel du sommeil.

Le village de Bursins s’endort, aussi paisible, ordonné, propre tout bien comme il faut, qu’on puisse l’imaginer. Guy, humble citoyen de Bursins et du monde, ne soupçonne pas qu’un loup-garou étrange et très peu valaisan vient menacer sa quiétude.

Bruit de vitre brisée, mais aucun Rascar Capac. Quatre unités des forces spéciales étasuniennes (division Delta, avec des bérets verts) viennent d’entamer l’opération Spotless Cow. Guy est neutralisé en deux-deux, sorti par ce qu’il reste de sa fenêtre, fourré dans un hélico et emporté hors du territoire.

Les forces aériennes suisses avaient pourtant accepté d’être disponibles à se déployer hors des horaires de bureau depuis dix ans au moins, mais il faut croire que la CIA savait exactement à quelle heure agir... «La protection des données, bon sang!» eut seulement le temps de se dire Guy Parmelin, avant de sentir son corps ligoté soulevé de son lit. «Je leur avais pourtant bien dit de passer à Signal et d’arrêter les mèmes sur WhatsApp...»

La légende raconte que malgré le waterboarding, les chatouillements de talon à coups de plumes, et même l’écoute forcée en boucle d’Imagine de John Lennon (oui, Donald ne recule décidément vraiment devant rien), Guy ne révéla jamais la recette de fabrication de l’Appenzeller. Quel patriote.

La patrie, de son côté, s’adapte tant bien que mal à l’absence d’un des éléments cruciaux de son puzzle politique. Ignazio Cassis reprend le flambeau de la présidence, déclarant:

«Cette ingérence est absurde. Notre confiance en notre allié transatlantique est mise à rude épreuve. Donald Trump doit réaliser que sa liberté commence là où s’arrête celle des autres. Nous avons entamé des négociations consulaires et nous nous engageons à limiter certaines interactions économiques avec les États-Unis jusqu’à nouvel ordre, espérant que nos voisins de l’Union européenne ne feront pas l’erreur de se tromper de camp.»

La riposte est modérée. Évidemment, quelques Américain·e·x·s sans pouvoir politique et sans importance se voient fermer leurs comptes, parfois geler leurs actifs dans certaines banques. Évidemment, ils gueulent sur TikTok. Évidemment, tout le monde s’en fout. Évidemment, personne ne résilie son abonnement Netflix. Évidemment, personne n’arrête d’acheter du Coca.

Jean-Luc Addor déclare : «Un État qui accepte qu’on enlève un de ses conseillers fédéraux sans conséquence réelle accepte de ne plus être un État. Cette humiliation doit avoir une conséquence directe. Tous ceux qui ont affaibli la souveraineté de notre pays, en minimisant le rôle de son armée, je vous tiens directement responsables. Chaque seconde où les accords bilatéraux sont maintenus est une seconde de trop.» Puis il s’en va finir de bidouiller sa bombe H dans son garage après avoir commandé des verrous électroniques chinois pour sa Subaru.

Mette Frederiksen, première ministre danoise, écrit sur X : «Le Groenland est peut-être à vendre, en fait, finalement. Merci de ne pas me kidnapper, me waterboarder et me chatouiller les talons. Et par pitié, tout sauf Imagine.»

Macron renchérit, face aux caméras des médias libres, possédés par des acteurs libres et non faussés, d’un marché libre et non faussé : «La France appelle au calme, à la retenue, à la désescalade et à une clarification stratégique dans un cadre multilatéral rénové. Il ne saurait être question de remettre en cause l’ordre international fondé sur des règles, sauf, bien entendu, si ces règles doivent évoluer, ce qui est précisément l’objet de notre action. J’ai proposé une réunion, un sommet, un format.»

Long soupir plein de gravité. Reprise, la larme à l’œil : «La souveraineté, c’est la capacité à dialoguer, même dans un monde de plus en plus instable et imprévisible. Nous comptons sur les peuples pour redoubler d’efforts et pour ne pas perdre leur constance.»

Il fait jour. Le soleil brille sur ce qu’il reste de neige immaculée des Alpes. Il n’y a toujours pas de fascisme en Occident. La recette de l’Appenzeller est toujours bien gardée.

Alexandre Nicolet