«Je n’ai aucune nostalgie pour une époque que je n’ai pas connue. Mais je sais une chose : il faudrait un, deux ou trois Salazar pour évincer la corruption de ce pays.» Une telle invocation du dictateur portugais, qui a régné pendant près de quarante ans, semblait inimaginable. Le député André Ventura la balançait en plein cœur de l’Assemblée de la République portugaise en octobre 2025, trois mois avant de se qualifier pour le second tour de l’élection présidentielle, le 18 janvier dernier. Le score du leader d’extrême droite est historique, et confirme son parti Chega ! (ça suffit !) comme principale force d’opposition dans le pays.
Ces récents événements sont peut-être le signe qu’un tabou est en train de tomber au Portugal. «Il n’a jamais été rentable politiquement de se réclamer de Salazar ou de son régime, l’Estado Novo. Quand la dictature est tombée, l’idée qu’il s’agissait d’une page sombre, de misère, de totalitarisme et de guerre, a immédiatement fédéré toute la société», explique Victor Pereira, chercheur à l’Université nouvelle de Lisbonne, spécialisé en histoire contemporaine du Portugal et maître de conférences à l’Université de Pau.
«Quand Ventura parle du salazarisme, cela incarne l’inconnu pour beaucoup, voire en quelque sorte un renouveau.»Mauro Bento, membre de l'Association 25 avril
Chamboulement politique
Seulement, l’arrivée de Chega ! dans le paysage politique a eu l’effet d’un tremblement de terre. Le parti d’extrême droite est en effet passé d’un seul député élu en 2019, l’année de sa création, à 60 lors des législatives anticipées de 2025. Son leader ne se gêne plus de mobiliser la figure de Salazar pour faire réagir et occuper l’espace médiatique, tout en flattant une vieille garde réellement nostalgique. Et ce, sans craindre de froisser son électorat, «qui est jeune et n’a pas connu la dictature. Les plus âgés ne soutiennent de toute façon pas Chega !, ils votent majoritairement socialiste ou social-démocrate, les partis qui ont fondé la démocratie», ajoute Victor Pereira.
Les Portugais·e·x·s qui ont vécu la dictature comme adultes ont aujourd’hui au moins 70 ans. Mauro Bento est membre de l’Association 25 avril, basée à Genève et dédiée à la préservation de la mémoire de la Révolution des œillets, le 25 avril 1974. Il constate que la part de la population qui s’offusque des provocations chegistes, bien que majoritaire, a tendance à diminuer : « Chez beaucoup, la frustration est grande en raison d’une croissance économique dont ils ne profitent pas. Ils en rendent responsables les partis gouvernementaux historiques. Or, quand Ventura parle du salazarisme, cela incarne l’inconnu pour beaucoup, voire en quelque sorte un renouveau.»
Comme un parfum de révisionnisme
Dès 2019, Chega ! choisit comme slogan pour sa campagne aux législatives «Dieu, la patrie, la famille et le travail», ajoutant le mot «travail» à la devise salazariste dans l’idée de la moderniser. Depuis, à part les coups médiatiques de Ventura, les références à l’Estado Novo restent ponctuelles et sont absentes de la communication officielle du parti. Car une grande majorité de Portugais·e·x·s, y compris à droite, l’associe encore à une époque sombre, et André Ventura a conscience d’emprunter une ligne de crête particulièrement dangereuse.
Cependant, la prise de parole de ce dernier à l’assemblée pour invoquer les «trois Salazar» a ouvert une brèche. Quelques jours plus tard, le 10 novembre, Ossanda Liber, présidente du mouvement de droite conservatrice Nova Direita, publiait une vidéo plutôt étrange sur Instagram. On la voit déplorer que Netflix ne produise pas de documentaires sur Salazar, alors qu’il en existe sur Mussolini, Hitler ou Franco. Avant d’affirmer: «Si j’en avais le pouvoir, j’utiliserais des fonds pour des productions qui racontent notre histoire de façon honnête, pour que les jeunes de ce pays et du monde entier puissent connaître la grandeur du Portugal.»
«Ventura tente d’imposer l’idée que, depuis la révolution, les élites qui se partagent le pouvoir sont gangrenées par la corruption. Et donc qu’il n’y a jamais eu de démocratie.» Victor Pereira, historien
Cette vidéo a été repostée par le chegiste Antonio Pinto Pereira, membre de l’Assemblée de la République entre 2024 et 2025. Il ajoute en description: «Quand André Ventura mentionne Salazar, on voit bien que le régime fait tout pour garder le silence sur la grandeur historique de notre pays. Nous n’avons retenu que les mauvais moments de l’Estado Novo. Cela nous empêche d’avoir un regard rigoureux sur notre passé et conditionne le présent et l’avenir du Portugal.»
L’incorruptible
On comprend que par «grandeur du Portugal», on évoque l’empire colonial, tombé avec la dictature. Mais c’est surtout la figure du «Salazar incorruptible» qui est mise en avant par les chegistes, à l’image des propos tenus par André Ventura à l’assemblée. La lutte contre la corruption est en effet l’un des axes de communication principaux du parti, aux côtés de la lutte contre l’immigration et pour l’ordre dans les rues.
Car plusieurs affaires ont éclaboussé le Portugal ces dernières années. Le premier ministre Antonio Costa a dû démissionner en 2023, et son prédécesseur José Socrates est embourbé dans des affaires judiciaires depuis 2014. «Ventura tente d’imposer l’idée que, depuis la révolution, les élites des deux partis qui se partagent le pouvoir sont gangrenées par la corruption. Et donc qu’il n’y a jamais eu de réelle démocratie. Salazar avait su imposer une image de droiture, et a contrario aujourd’hui, dans une démocratie, les affaires de corruption sont rendues plus facilement publiques grâce à l’indépendance de la justice et à la liberté de la presse notamment», explique Victor Pereira.
«Je pense que ventura essaie de déstabiliser le consensus post-1974, qui condamne la colonisation, qui mise sur un État-providence fort. » Gabriel Capela, journaliste
Or, ce narratif que Chega ! tente d’imposer trouve bel et bien un écho au sein d’une partie de l’électorat. Comme chez Francesco*, 40 ans, qui vit depuis quelques années au Royaume-Uni: «Je ne dis pas que l’époque de Salazar était meilleure. Mais au niveau du pouvoir exécutif, ça n’avait rien à voir avec aujourd’hui: les finances et les ministres étaient bien mieux contrôlés.» S’il ne précise pas pour qui il vote, il est convaincu que le Portugal a besoin d’un leader fort, capable de remettre de l’ordre.
L’héritage de la révolution
La critique contre le régime républicain en vigueur au Portugal est donc lourde. Pour le journaliste suisso-portugais Gabriel Capela, c’est bel et bien l’héritage de la révolution qui est dans le viseur du leader de Chega ! : «A chaque fois qu’il intervient à l’assemblée pour parler du 25 avril, c’est pour se montrer critique. Il met par exemple en avant le sort des colons portugais expulsés d’Afrique.»
André Ventura ne cache en effet pas ses réticences à l’égard de la révolution du 25 avril 1974, porteuse de valeurs de gauche. Il y oppose la date du 25 novembre 1975. Ce jour-là, un coup d’Etat communiste échoue, mettant un terme au «Processus révolutionnaire en cours», né de la Révolution des œillets. Selon Ventura, le Portugal a évité le pire. Mauro Bento constate que ces attaques répétées contre le 25 avril ont un effet: «On entend des gens interroger le fait que ça reste un jour férié ou non. C’était inconcevable il y a peu.»
Ventura va jusqu’à prôner la rédaction d’une nouvelle Constitution, et donc l’abandon de celle héritée de la Révolution des œillets. «Je pense que la haine du 25 avril est un vrai moteur de sa pensée, et qu’il essaie autant que possible de déstabiliser le consensus post-1974, qui condamne la colonisation, qui mise sur un État-providence fort », analyse Gabriel Capela.
Funambulisme
Une nouvelle Constitution qui permettrait d’abandonner les valeurs à l’origine de la démocratie portugaise et de glisser vers un régime plus autoritaire? Pour l’heure, impossible de l’affirmer. Ventura manie l’ambiguïté d’une main de maître. Il avait notamment déclaré il y a quelques années, après avoir critiqué le bilan économique du dictateur: «Pas besoin d’un Salazar à chaque coin de rue, mais il faut un André Ventura à chaque coin de rue.»
Une citation symptomatique : Ventura se distancie de Salazar, tout en évoquant un imaginaire salazariste –celui de l’homme providentiel, de l’ordre, de la nostalgie d’une grandeur perdue. «Il aime jouer avec ces codes, la fenêtre d’Overton se déplace. Ventura mène une guerre culturelle», conclut Gabriel Capela. Et la part électorale de Chega ! continue à croître.
* Prénom d’emprunt.