En réaction à la condamnation de l’ancien président Jair Bolsonaro à 27 ans de prison par la Cour suprême, des Brésilien·ne·x·s manifestent leur joie dans les rues de São Paolo en septembre 2025. © Sebastiao Moreira/EPA
En réaction à la condamnation de l’ancien président Jair Bolsonaro à 27 ans de prison par la Cour suprême, des Brésilien·ne·x·s manifestent leur joie dans les rues de São Paolo en septembre 2025. © Sebastiao Moreira/EPA
Dossier: L'autoritarisme en marche

Une parenthèse autoritaire

Pour de nombreuses personnes au Brésil, la destitution de Jair Bolsonaro était un soulagement. Mais le danger d’un retour de l’autocratie n’est pas encore écarté.

Le mandat présidentiel du populiste de droite Jair Bolsonaro a tenu tout le Brésil en haleine pendant quatre ans. Le président avait fait des insultes envers les journalistes et les autochtones, de la haine de la gauche ainsi que de la déforestation de l’Amazonie sa marque de fabrique. Destitué en octobre 2022, l’ancien président n’a toutefois pas voulu accepter la décision du peuple. Le 8 janvier 2023, des bolsonaristes en colère avaient pris d’assaut plusieurs bâtiments publics de la capitale Brasilia afin d’empêcher la prise de fonction de son successeur de gauche, Luiz Inácio Lula da Silva. Un moment critique.

L’événement avait fait renaître les souvenirs du putsch militaire de 1964. Cependant, les forces de sécurité ont rapidement maîtrisé les troubles, les insurgé·e·x·s ont été arrêté·e·x·s et le nouveau gouvernement a immédiatement ouvert une enquête pour tentative de coup d’État. L’invasion des lieux de pouvoir a surtout montré que la démocratie brésilienne était à nouveau en péril. Contrairement à 1964, les militaires étaient divisé·e·x·s cette fois : la marine était prête à soutenir Bolsonaro, tandis que l’armée de terre et l’armée de l’air y étaient opposées.

Le danger semble désormais écarté. Jair Bolsonaro purge depuis novembre 2025 une peine de vingt-sept ans de prison. Le soutien de son allié du Nord, le président étasunien Donald Trump, ne lui a pas été d’un grand secours. Ce dernier a menacé le Brésil d’imposer des droits de douane punitifs de 50 % si, entre autres, «la chasse aux sorcières contre Bolsonaro» n’était pas arrêtée. Le fils de l’ex-président, Eduardo Bolsonaro, avait mis à profit ses contacts dans le camp Trump. Sans succès. Bolsonaro emprisonné, Trump s’est mis d’accord avec Lula et les sanctions douanières n’ont pas été appliqués.

Isolé malgré lui

Ce n’est pas tant le scénario – celui utilisé par Bolsonaro pour arriver au pouvoir était semblable à ceux des autres populistes – qui fait la singularité de la transformation autoritaire qu’a vécue le Brésil. Lors de la première réunion de son gouvernement en janvier 2019, le président avait ordonné le licenciement de touxtes les fonctionnaires ayant des «idées communistes». Dans le même temps, il avait nommé plus de 2000 militaires à des postes gouvernementaux et approuvé la vente de 700 000 entreprises et biens immobiliers publics. Soi-disant pour alléger l’appareil d’État, mais en réalité pour attribuer des contrats à ses soutiens. Il avait également dissous les conseils consultatifs sur l’environnement et fermé les centres de protection des femmes.

Il est pourtant rapidement apparu que Jair Bolsonaro manquait quelque peu d’envergure politique, et son équipe de conseiller·ère·x·s de sens stratégique. Son attitude agressive lui a valu des critiques, même de la part de ses allié·e·x·s. Il s’est brouillé avec le président de son parti et a fondé sa propre alliance. Une erreur tactique qui lui coûtera sa base au Congrès.

Dans le système brésilien, il est indispensable pour tout président d’entretenir de bonnes relations avec le Congrès. Contrairement aux États-Unis – où le président peut facilement gouverner par décrets –, chaque arrêté du chef de l’État brésilien doit être examiné par la Cour suprême et obtenir l’accord du parlement, fortement fragmenté en raison du système électoral proportionnel. Le pouvoir appartient au bloc de centre-droit du Centrão, dont les membres vendent leurs voix soit à des secteurs économiques, soit au président en fonction, en échange de projets clientélistes dans leurs circonscriptions électorales. Le président Bolsonaro avait sous-estimé le Congrès national, avec pour conséquence l’échec de projets tels que la réforme des retraites.

Le Brésil dispose en outre de deux autres remparts contre l’autoritarisme. D’une part, une société dans laquelle les échanges personnels et les rituels communautaires, comme les célébrations ou les services religieux, sont importants. Des psychologues ont découvert que ces pratiques sociales permettaient de limiter la radicalisation – tandis que l’isolement devant un écran favorise au contraire les positions radicales. L’importance de la fonction publique, ensuite, limite également les dérives autoritaires. Au niveau fédéral, des milliers de postes – que ce soit dans la justice, aux Ministères des finances et des affaires étrangères, dans la police et dans les autorités de régulation – sont pourvus à vie par voie de concours. Ces fonctionnaires très professionnel·le·x·s et fidèles à la Constitution ont régulièrement bloqué les décrets illégaux de Jair Bolsonaro.

Grain de sable

Mais c’est un événement externe qui aura marqué le tournant le plus important. Le différend sur la gestion de la pandémie de Covid-19 et le fait que Jair Bolsonaro s’opposait aux confinements, aux masques et à la vaccination obligatoire, ont conduit à une crise institutionnelle, dont l’ex-président est ressorti affaibli. En avril 2020, la Cour suprême a décidé que les mesures contre le Covid ne pouvaient être mises en œuvre qu’avec la participation des gouverneur·e·x·s et des maires. Un verdict privant de fait le président du contrôle exclusif de la gestion de la pandémie, contre lequel il s’est indigné, insultant les juges de la Cour suprême et appelant ses soutiens à manifester.

Mais les magistrat·e·x·s ont réagi rapidement et sévèrement. Des enquêtes sur Bolsonaro et son réseau de partisan·e·x·s ont été ouvertes. Les comptes d’agitateur·rice·x·s de droite ont été bloqués sur les réseaux sociaux, obligeant les géants technologiques tels que X à se plier à cette décision. Le juge Alexandre de Moraes, particulièrement implacable, est devenu la cible personnelle de Bolsonaro.

En visant personnellement le juge de Moraes, l’ex-président espérait le démoraliser, le contraindre à la démission et en faire un exemple. Mais Bolsonaro s’en est pris à la mauvaise personne. L’intrépide magistrat a riposté, devenant la figure de proue des opposant·e·x·s. Même les médias de gauche ont salué le juge conservateur comme un défenseur de la démocratie. Ce conflit et les plus de 700 000 morts causées par la pandémie ont revigoré l’opposition.

Une fronde amplifiée par les médias

Les médias critiques ont contribué à la désillusion qui s’est emparée des Brésilien·ne·x·s. L’élite bourgeoise était également parvenue à la conclusion que Bolsonaro nuisait au pays et à ses intérêts. Les grands titres conservateurs Folha de S.Paulo et O Globo ont ainsi révélé des scandales de corruption, détériorant l’image de Bolsonaro qui se présentait comme un combattant contre les malversations. Les cadeaux luxueux offerts par les États du Golfe – diamants, montres et bijoux en or – revendus pour s’enrichir personnellement ont particulièrement nui à sa crédibilité dans le milieu évangélique, très strict sur le plan moral.

Le site d’information de gauche Intercept Brasil a également joué un rôle déterminant, en publiant des conversations secrètes qui ont discrédité le ministre de la Justice en le présentant comme partial. Ces fuites ont abouti à l’annulation du jugement contre l’ancien président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva. Ce dernier a été libéré fin 2019 après un an et demi de détention. Le Parti des travailleurs (PT), de gauche, a ainsi retrouvé son leader historique très populaire. Son image avait certes été ternie par des soupçons de corruption, mais son retour sur la scène politique a finalement créé une dynamique qui a opposé à la campagne haineuse de Bolsonaro un discours positif sur un Brésil inclusif.

Le danger n’est pas écarté

C’est un «mélange brésilien» très particulier de facteurs et de circonstances qui a permis à la démocratie de l’emporter. Cependant, le danger n’est en aucun cas écarté. La gauche brésilienne n’a réussi ni à moderniser son programme ni à former un successeur à Lula, qui se représentera donc en 2026, à près de 80 ans. La société n’est certes plus aussi polarisée qu’en 2018, mais le bolsonarisme dispose encore d’un électorat de près de 30 % et a provoqué un virage à droite dans la réalité politique et sociale. Il reste à voir comment cette nouvelle droite va évoluer au Brésil. Son candidat à la présidence, dont le nom n’est pas encore connu, jouera sans doute un rôle important.