Lorsque Vladimir Poutine a pris ses fonctions au Kremlin, l’une de ses premières actions aurait été de demander aux archives les transcriptions classifiées des réunions du Politburo de l’époque stalinienne. C’est ce que m’avait rapporté une connaissance qui travaillait au sein de l’administration présidentielle au début des années 2000. Les documents auraient été livrés par caisses. Il les aurait étudiés avec attention jusque tard dans la nuit. Si cette histoire n’est pas à prendre au pied de la lettre, elle recèle une vérité plus profonde.
En Russie, le débat autour de Staline est toujours d’actualité. Était-il un «tyran sanguinaire» ou un «gestionnaire efficace»? Derrière cette question se cache un autre débat : les citoyen·ne·x·s doivent-iels craindre leur État? L’idée de la peur comme instrument de gouvernance a toujours été chère à Poutine. Lorsqu’il a rejoint le KGB au milieu des années 1970, celui-ci obéissait à une idéologie basée sur la terreur au sens robespierrien du terme : l’État est fondé sur la vertu, comprise comme la loyauté envers l’URSS, et punit ceux qui s’en écartent. En 1999, Poutine prend la tête du FSB (qui a succédé au KGB) et installe une plaque commémorative sur son siège. Elle honore l’auteur de cette idéologie, Youri Andropov, chef du KGB entre 1967 et 1982 et secrétaire général du Parti de 1982 à 1984.
Le répit après Staline
De 1953 à 1991, la Russie a connu une ère de libération de l’emprise de la terreur entretenue par l’État. Après Staline, ses successeurs ont conclu une sorte de pacte : ils partageraient le pouvoir sans s’entretuer. Au cours des années qui suivront, ceux d’entre eux qui perdent les luttes d’influence seront simplement mis au placard. Une détente dans la répression par le pouvoir qui se fait également sentir dans la société. Une remarque politique imprudente ou des blagues pouvaient certes toujours vous coûter votre promotion, voire votre emploi, mais pas vous conduire en prison.
Cette ère a connu son point d’orgue en août 1991, lorsqu’une foule en colère démolissait le monument dédié à Félix Dzerjinski, le fondateur de la police secrète soviétique. Quatre mois plus tard, l’URSS cessait d’exister.
Retour de bâton
L’arrivée de Poutine a commencé par la restauration de facto du système de la nomenklatura, avec ses privilèges. Et la peur a également fait son retour dans ce système. En 2000, l’oligarque Vladimir Gusinsky était emprisonné et contraint de vendre les actifs de son empire médiatique à la société publique Gazprom. Un mois plus tard, il était libéré et quittait immédiatement la Russie. Puis en 2003, un autre oligarque, Mikhaïl Khodorkovski, était arrêté – officiellement pour évasion fiscale, mais en réalité pour ses ambitions politiques. Contrairement à Gusinsky, Khodorkovski n’a pas reculé. Un entêtement qui lui vaudra dix ans en prison, après quoi il sera lui aussi expulsé du pays.
Pour mobiliser la «majorité silencieuse», le Kremlin a commencé à attiser la panique morale, empruntée aux conservateur·rice·x·s occidentaux·ales.
Malgré cela, au cours de ses deux premiers mandats, le succès économique et les manœuvres politiques habiles suffisaient à Poutine pour conserver le pouvoir et la violence d’État restait faible. Le système a commencé à se fissurer en 2008, lorsque Poutine a cédé la présidence à Dmitri Medvedev pour respecter les formalités constitutionnelles. Il s’est complètement effondré en 2011, lorsque Poutine a annoncé son retour au Kremlin. La frustration suscitée par ce retour a débouché sur les plus grandes manifestations de l’histoire russe contemporaine. La plupart de ses soutiens l’ont lâché.
Ne pouvant plus être fédérateur, on décide d’en faire un leader conservateur. Et d’asseoir son pouvoir par la peur.
Nouveaux boucs émissaires
Pour mobiliser la «majorité silencieuse», le Kremlin a commencé à attiser la panique morale, empruntée aux conservateur·rice·x·s occidentaux·ales. Il y a d’abord eu les attaques contre les «Moscovites fortunés» qui protestent au lieu de travailler, méprisent les «gens ordinaires» et préfèrent l’Occident décadent à la Russie. Puis, l’image de «l’Autre» hostile s’est cristallisée dans les Pussy Riot – en 2012, les membres de ce groupe russe de punk féministe ont été condamnés à deux ans de prison pour une performance contestataire dans une église. La même année, la loi sur les «agents étrangers» a été adoptée, suivie en 2013 par l’interdiction de la «propagande LGBT». Le message était toujours le même : l’opposition entre «nous – les Russes simples, honnêtes, travailleurs et patriotes» et «eux – les traîtres, les blasphémateurs et les pervers» qui parasitent la société.
En 2015, Boris Nemtsov, un ancien gouverneur et vice-premier ministre, est abattu à quelques pas des murs du Kremlin. Il est fort probable que Poutine n’ait pas ordonné son assassinat. Mais il avait clairement fait savoir que les garanties d’immunité ne s’appliquaient plus à cet ancien membre de la nomenklatura. Tout au long des années 2010, la répression s’est progressivement intensifiée. Le cas le plus médiatisé a été l’arrestation du ministre de l’Économie Alexeï Oulioukaïev, en 2016. L’annexion de la Crimée en 2014 est en quelque sorte une prolongation de ce même revirement.
On exige désormais des Russes qu’iels détestent l’Ukraine, l’Occident, les «agents étrangers», l’opposition et la communauté LGBTQIA+, parce que c’est ainsi que l’on démontre sa loyauté envers le régime.
Désormais, en matière de politique étrangère comme dans les affaires intérieures, Poutine adoptera le même principe : s’ils ne nous apprécient pas ou ne nous respectent pas, alors qu’ils nous craignent.
La presse et les médias n’échappent pas non plus à la peur. C’est aussi en 2014 que beaucoup de mes collègues ont fait le choix de quitter la Russie, car iels ne voyaient plus aucun avenir pour le journalisme authentique. Parmi ces personnes, il y avait Galina Timchenko, mon amie et mentor. Elle a été démise de ses fonctions de rédactrice en chef de Lenta.ru, alors l’un des plus grands médias indépendants de Russie, pour avoir couvert de manière critique l’annexion de la Crimée. Presque toute la rédaction a démissionné en signe de protestation. Peu après, elle a cofondé Meduza, dont le siège se trouve à Riga, en Lettonie. Plusieurs médias avec lesquels je travaillais ont subi à peu près le même sort que Lenta.ru.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le 24 février 2022, n’a fait que pousser à l’extrême une tendance qui s’était développée au cours de la décennie précédente.
Je n’oserais pas affirmer que la «Grande Terreur» est de retour pour les personnes qui sont restées. La Russie ne procède toujours pas à des exécutions. Mais mentionner les crimes de guerre commis en Ukraine, ou même remettre en question l’opportunité politique de l’invasion de 2022 peut désormais vous coûter cher. Vous pouvez perdre votre emploi à cause d’un «état d’esprit peu enthousiaste», comme le disait un roman dissident soviétique. On exige désormais des «Russes ordinaires» qu’iels craignent et détestent l’Ukraine, l’Occident, les «agents étrangers», l’opposition et la communauté LGBTQIA+, non pas parce que ces groupes menaceraient la vertu, mais simplement parce que c’est ainsi que l’on démontre sa loyauté envers le régime. Si Poutine a vraiment étudié les documents de l’ère stalinienne avec autant d’assiduité que l’affirme mon ami, alors il a clairement beaucoup appris.