Reminson fait partie des bikers de Port-au-Prince. © Antoine Martin
Haïti

Exister face à la violence

À Port-au-Prince, sous l’emprise des gangs, la population trouve des échappatoires. À moins d’un kilomètre des combats, Allyson, Fanfan et leur bande se retrouvent avec leurs motos pour s’évader.

Ce samedi d’avril, dans le quartier de Pacot, dans la capitale haïtienne Port-au-Prince, les paroles d’un rap créole sortent d’une enceinte : « Nou Tout Ki Lakoz » (C’est de notre faute à tous) de l’artiste Watson-G. À l’angle d’une rue, une quinzaine de jeunes adultes sont réunis au bord de la route.

Réunis autour d’une passion : la moto. Comme chaque semaine, ils font de la mécanique, rigolent et chantent : « Bandi menase’m la polis menase’m » (Les bandits me menacent, la police me menace). Régulièrement, les bruits d’armes à feu ou d’explosions de drones kamikazes prennent le dessus. Mais ces jeunes ont l’habitude. Ils ne réagissent plus.

Depuis 2021 et l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moïse, des gangs ont pris le contrôle d’environ 80 % de la capitale. Selon le dernier rapport de l’ONU publié fin mars, plus de 5500 personnes ont été tuées entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026. Le système judiciaire n’existe plus. La police, l’armée, des brigades de citoyen·ne·x·s, des mercenaires étranger·ère·x·s, des militaires tchadien·ne·x·s et salvadorien·ne·x·s… autant de forces qui se battent tous les jours à seulement quelques rues du lieu de détente de ces motards.

«Je me sens libre»

« Mpap kite peyi’m m swiv mon rega’m » (Je ne quitterai pas mon pays, je suivrai mes rêves), chante Allyson David, 27 ans, à côté de sa moto, une Loncin 250 de fabrication chinoise. Cet électromécanicien l’a achetée récemment, une manière de se sentir plus proche de ses amis. « Nous discutons de tout et de rien », sourit le jeune homme. « Nous nous amusons. Ça nous fait du bien. » Comme lui, tous ont perdu des proches à cause de la crise. « C’est une chance de faire de la moto. Je me sens libre et maître de la route. Je calcule chaque geste. J’évacue la peur et la frustration. » Cette dernière vient de l’inaction de l’État. Le foisonnement des groupes violents découle d’une corruption toujours plus importante des autorités haïtiennes et internationales, due aux grosses sommes engagées dans la crise humanitaire après le séisme de 2010. « Ces personnes doivent être mises face à leurs responsabilités. Nous avons envie de vivre. Notre nation doit vivre. »

À côté de lui, Fanfan Dave, 24 ans et étudiant en électromécanique, ne peut qu’acquiescer. Il ne se souvient pas de la dernière fois où il s’est rendu à la plage, pourtant à quelques kilomètres seulement de son quartier. L’accès est contrôlé par les gangs. « On ne peut pas rester comme ça indéfiniment », soupire le garçon. « J’adore ma ville. Heureusement que j’ai ma moto. Parfois, nous n’avons même pas de destination fixe avec les copains. Nous roulons en bande juste pour évacuer et oublier les problèmes. » Fanfan Dave répare aussi lui-même son deux-roues. « Ce n’est pas compliqué, car j’adore ça. Je ne pense à rien. »

Un regroupement informel de bikers dans le quartier de Pacot, à Port-au-Prince. © Antoine Martin
Rassemblement des bikers. Port-au-Prince. © Antoine Martin

Gagner sa vie

Lorsqu’on lui demande de raconter ses rêves, le jeune homme peine à trouver les mots et préfère évoquer son pays. « Je souhaite que tout le monde ait accès à la sécurité, à la santé et à l’éducation. Ce sont des aspects primordiaux. » Au cours de l’année scolaire 2024-2025, plus de 1600 écoles ont fermé et des dizaines ont été occupées par des gangs. Lorsqu’ils sont libérés, ces établissements sont complètement détruits et inutilisables.

Dans le groupe, Jean-Elie Fortiné, 30 ans, aspire à recommencer à participer à des courses officielles comme il en avait l’habitude. Il montre fièrement ses équipements : veste de protection, tee-shirt… Il était un membre du Guëp Club, qui voyageait jusqu’en République dominicaine pour des rallyes. Il touchait même des revenus de sponsors. Mais l’insécurité l’a obligé à arrêter. La frontière est devenue trop compliquée à traverser et les courses officielles ne sont plus organisées en Haïti. « Le club n’existe plus, car nous sommes devenus une cible pour les kidnappings contre des rançons. Nous donnions l’impression d’avoir de l’argent même si ce n’est pas vrai. Certains de mes amis ont aussi rejoint les gangs ou sont décédés. » L’homme est devenu photojournaliste pour Haïti Magazine – Dèyè mon enfon et conseille les reporter·rice·x·s étranger·ère·x·s pour montrer la situation dans le pays. Il pourrait participer à des courses officieuses, mais préfère s’abstenir. « Sans sponsors, je n’ai plus vraiment les moyens. »

Même aujourd’hui, les rassemblements entre amis qu’il organise, « juste pour rouler », sont menacés par la montée des prix du gazole liée au conflit en Iran et en Asie du Sud-Ouest. Dans un pays où plus de 6 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, ces jeunes adultes risquent de ne bientôt plus avoir les moyens de poursuivre leur passion. La qualité du carburant est aussi souvent remise en question à cause de soucis réguliers de moteurs.

«Toujours là»

Une autre des raisons qui empêchent Jean-Elie Fortiné de concourir, c’est sa santé. « Les services d’ambulance et les hôpitaux ne fonctionnent plus correctement. Cela devient trop dangereux si j’ai un accident. » Heureusement, le groupe d’amis compte un médecin, aussi passionné de moto : Richard Marseille. L’homme de 29 ans est devenu docteur en partie pour aider ses amis motards. Les accidents de la circulation ne sont plus comptabilisés depuis 2021, mais déjà à l’époque, les chiffres de la mortalité sur la route étaient quatre fois plus élevés qu’en Europe. « Lorsqu’ils tombent, ils m’appellent », raconte gravement le médecin. « Je rapplique aussitôt et je les retape. Nous sommes tous très proches. Nous avons grandi ensemble. » Il essaie de faire de la prévention sur le port du casque ou l’alcool au guidon.

Lui a commencé la moto pour se déplacer dans la capitale, un moyen privilégié par de nombreux·ses habitant·e·x·s. À cause de l’état du pays, les transports en commun ne fonctionnent pas tous les jours et les routes ne sont pas vraiment praticables, « trop abîmées et trop petites pour les voitures ». Aujourd’hui, rider est devenu une passion. « Je ne m’en lasse pas », sourit le médecin. « Je sens la vitesse, le vent, mais aussi une sensation de contrôle dans ce pays où tout m’échappe. Je relâche la pression du quotidien difficile. » Le trentenaire aimerait pouvoir rouler jusqu’aux sites touristiques du pays, mais il reste « réaliste ». La chute des gangs doit arriver « de manière collective ». L’espoir pointe dans sa voix : « Notre peuple a déjà vécu la révolution contre la colonisation française en 1804, nous pouvons recommencer. Mais tout le monde doit se sentir concerné. Notre petit groupe de bikers ne suffira pas à apporter le changement nécessaire. » En attendant des jours meilleurs, « l’essentiel, c’est d’être toujours là ».