Située à Fuyun, dans la province chinoise du Xinjiang, la plus grande mine à ciel ouvert au monde recèle des gisements de 84 types de minéraux. © Imago Images
Dossier: Matières premières

Le prix caché de la transition verte

L’Europe et la Suisse dépendent fortement des matières premières et des raffineries chinoises. Or, ce pays bafoue systématiquement les droits humains.

Une voiture flambant neuve sort sans bruit de l’usine où elle vient d’être assemblée, symbole d’un avenir respectueux du climat. Les aimants qui permettent de faire tourner ses moteurs électriques contiennent pourtant des terres rares qui proviennent de mines situées dans le nord de la Chine. Une matière première obtenue au prix de paysages ravagés et de travailleur·euse·x·s privé·e·x·s d’accès à des syndicats indépendants, travaillant sans relâche, y compris sous la contrainte. En Suisse, les voitures électriques de fabrication européenne représentaient plus d’un cinquième des ventes en 2025. Ce made in Europe repose – du moins en partie – sur des chaînes d’approvisionnement où les droits humains sont systématiquement violés.

En quelques décennies, la Chine s’est imposée comme la première puissance exportatrice de matières premières. Elle domine notamment le marché des terres rares, indispensables à la fabrication des éoliennes, des smartphones, des véhicules et des équipements militaires. Le pays transformerait à lui seul 91 % des terres rares extraites dans le monde. Une mainmise qui s’étend à d’autres métaux d’importance stratégique : selon l’Agence internationale de l’énergie, Pékin contrôlerait l’extraction de 97 % du cobalt, de 73 % du lithium et de 98 % du graphite.

Cette position dominante repose sur une stratégie claire : des normes environnementales laxistes, une énergie bon marché, des subventions massives… ainsi qu’un régime autoritaire étouffant toute forme de contestation au sein des sites de production. Dans certaines régions, comme en Mongolie-Intérieure, au Jiangxi ou au Xinjiang, ce modèle a stimulé le secteur des hautes technologies. Mais à quel prix ?

Extraction coûteuse

Contrairement à ce que leur nom pourrait laisser penser, les terres rares ne sont pas si rares que ça. Leur extraction et leur traitement sont en revanche coûteux, toxiques et dévastateurs pour l’environnement et les populations alentour. Dans les années 1980, les pays industrialisés du Nord ont volontiers laissé à la Chine le « sale boulot » de la chaîne de valeur, préférant externaliser à moindre coût les activités les plus polluantes. Le bilan actuel est dramatique : dans les régions chinoises habitées par des minorités – en particulier au Xinjiang –, l’exploitation intensive des ressources minières s’accompagne d’une forte répression étatique.

Une étude réalisée en 2025 par la fondation Global Rights Compliance a mis en évidence un recours massif au travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement de « minéraux critiques » – nécessaires à l’énergie renouvelable et aux technologies « propres » – au Xinjiang. Mais il est impossible d’établir avec certitude la part exacte de matières premières issues de la région, tant les chaînes d’approvisionnement sont opaques et les contrôles indépendants inexistants. « Les déclarations des fournisseurs chinois sont peu fiables et reflètent souvent la position de l’État », explique le chercheur Adrian Zenz, anthropologue et spécialiste de la Chine. « Lorsque le gouvernement nie l’existence du travail forcé, les entreprises se sentent également autorisées à tenir le même discours, même lorsqu’elles emploient de la main-d’œuvre ouïghoure. »

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine produit environ 85 % des panneaux solaires vendus dans le monde, une fabrication reposant en grande partie sur le polysilicium issu du Xinjiang. Il n’est donc pas impossible que votre installation photovoltaïque ait un coût caché : celui du travail forcé.

Même les métaux extraits de mines africaines ou sudaméricaines sont majoritairement transformés en Chine. Selon le groupe de réflexion américain Brookings, les entreprises chinoises sécurisent leur accès au cuivre, au cobalt, au lithium et au manganèse en Afrique par le biais de prêts, de projets d’infrastructure et de prises de participations dans des mines. Des routes, des voies ferrées et des ports voient le jour dans le cadre de la « Nouvelle Route de la soie ». Bien que ce développement soit présenté comme bénéfique pour tous, il s’opère souvent au prix de la destruction environnementale, de la perte de terres et en entraînant de nouvelles dépendances. Ainsi se dessine un axe « gisements africains – transformation chinoise – acheteurs européens » : la Chine y consolide sa domination sur les ressources critiques, tandis que les États africains se retrouvent pris dans des relations de dépendance. L’Europe, de son côté, profite de produits intermédiaires à bas coûts, en se déchargeant de toute responsabilité éthique sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.

Grâce à ses recherches sur le travail forcé, Adrian Zenz a notamment contribué à ce que des groupes tels que BASF et Volkswagen ferment leurs usines au Xinjiang. « La transparence des chaînes d’approvisionnement en Chine n’est pas garantie. On trouve régulièrement des preuves de contournements des processus ainsi que d’étapes intermédiaires. Il est donc pratiquement impossible de vérifier avec certitude si une marchandise provient du Xinjiang. » Même les données commerciales provenant de pays tiers n’apportent souvent aucune clarification.

La loi sur la chaîne d’approvisionnement, en vigueur chez nos voisins allemands depuis 2023, oblige les entreprises ayant leur siège ou une succursale en Allemagne à respecter les droits humains et les normes environnementales dans leurs chaînes d’approvisionnement. Pourtant, elle ne permet d’exclure toute violation que partiellement. « Dans les secteurs où la part des matières premières en provenance du Xinjiang est importante, il faudrait en réalité partir du principe que le risque est structurellement inévitable… et, par conséquent, renoncer complètement à s’approvisionner en Chine », ajoute M. Zenz.

En Suisse, la situation est encore plus floue. Le contreprojet indirect à la première initiative pour des multinationales responsables, entré en vigueur en janvier 2022, ne prévoit un devoir de diligence particulier que pour les minerais et les métaux provenant de zones de conflit. Qui plus est, sans mécanisme de sanctions en cas d’abus. Une deuxième initiative a été déposée à la Chancellerie fédérale en mai 2025 pour obliger les entreprises à rendre des comptes en cas d’abus et de dégâts à l’environnement.

Devant l’urgence climatique, la pression politique en faveur d’une meilleure régulation s’affaiblit. L’Union européenne réfléchit à une interdiction d’importer des produits issus du travail forcé, qui devrait entrer en vigueur à la fin de l’année 2027. Mais la crainte de représailles chinoises – notamment une réduction de certaines de ses exportations – retient Bruxelles. Il faudra également du temps avant que l’on trouve et mette en œuvre des alternatives aux terres rares chinoises – au moins une décennie, selon les estimations des expert·e·x·s. Selon Adrian Zenz, « la Chine a créé des dépendances systémiques. Pour s’en affranchir, il faudrait une politique industrielle comportant des éléments clairs, ainsi qu’une stratégie européenne coordonnée en matière de chaînes d’approvisionnement. »