Dans les mois qui ont suivi la capture de Nicolás Maduro, les forces étasuniennes ont saisi plusieurs pétroliers vénézuéliens et se sont approprié leur contenu. © EPA/Henry Chirinos/Keystone
Dossier: Matières premières

Logique prédatrice assumée

L’enlèvement de Nicolás Maduro en janvier l’a montré : l’administration Trump ne s’embarrasse plus d’explications. Ce dont elle a besoin, elle le prend.

Les États-Unis seraient-ils de retour au XIXe siècle ? La politique étrangère de Donald Trump emprunte en tout cas plusieurs éléments au passé. Alors que les États-Unis avaient quasiment regagné leur autosuffisance en matière d’hydrocarbures ces dernières années – en grande partie avec le développement de l’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique –, on assiste aujourd’hui au retour d’une logique prédatrice.

En élargissant la perspective historique, on s’aperçoit que la période de 1945 au début du XXIe siècle est en quelque sorte une longue parenthèse dans la politique étrangère américaine. Les récentes évolutions sont donc moins à considérer comme une rupture que comme un retour à la « ˚μ Mnormalité » : celle qui prévalait entre 1780 et 1945, une politique où les États-Unis sont uniquement préoccupés par leur propre intérêt, usant de la force pour y parvenir et ne prenant pas en compte le multilatéralisme. Outre la personnalité du président actuel, la politique de l’administration suit une logique implacable : il n’y aura pas assez de ressources pour tout le monde, les États-Unis doivent s’en attribuer le plus possible. On le voit bien avec le cas du Venezuela, qui, en plus de représenter une énorme réserve, a l’avantage de se trouver aux portes des États-Unis.

En plus de la logique impérialiste, prédatrice, héritée du XIXe siècle, l’appétit étasunien pour les ressources pétrolières s’explique aussi par une pression des géants de la tech. Le boom de l’intelligence artificielle – et les ressources énergétiques que cela implique – met l’administration sous pression. Il faut bien trouver cette énergie quelque part.

Par ailleurs, l’administration Trump ne manie plus du tout la rhétorique de l’établissement de la démocratie. Désormais rompu, le fil conducteur hérité de l’après-guerre en Allemagne et au Japon était devenu un mantra de leur politique étrangère jusqu’à récemment. Pour l’instant, il n’y a pas de signe que les États-Unis se soient investis dans une transition démocratique au Venezuela. Le but, c’est vraiment de faire main basse sur les ressources pétrolières. Il y a d’ailleurs là un problème : c’est l’objectif affiché de Trump, mais pas celui des compagnies pétrolières américaines.

Car pour elles, se retrouver en charge du pétrole vénézuélien signifierait devoir investir massivement pour rénover des infrastructures vieillissantes, quand elles ne sont pas obsolètes. La plupart n’ont pas été entretenues depuis vingt-cinq ou trente ans. Et c’est sans compter l’incertitude de la situation politique. En un demi-siècle, le Venezuela a déjà opéré deux nationalisations de son pétrole. Les industriels pourraient bien espérer une nouvelle intervention des États-Unis, mais ils ignorent si Donald Trump sera encore au pouvoir à ce moment. A priori, il ne le sera pas.

Faut-il voir dans la stratégie américaine une nouvelle guerre froide autour des ressources ? Ce qui frappe, c’est surtout l’appétit territorial de Washington, qui reconnecte avec l’histoire du XIXe siècle. Avec les discours autour du Groenland ou du Canada, on retrouve la logique de « la nation sans frontières » qui caractérise la culture politique étasunienne : l’expansion permanente a longtemps été considérée comme un élément essentiel de son identité. Cette idée avait décliné dès la fin de la conquête du continent nord-américain et au cours du XXe siècle. Donald Trump l’a remise au goût du jour. Si l’on y ajoute la rivalité avec d’autres pays pour le contrôle de ressources nécessaires aux nouvelles technologies énergivores, on peut en dégager deux éléments-clés de la politique étrangère américaine actuelle.

* Ludovic Tournès est historien, spécialisé dans l’histoire des États-Unis, professeur d’histoire globale à l’Université de Genève.