La mine d’or de Wad Bushara emploie environ 2000 travailleur·euse·x·s qui triment dans des conditions extrêmement précaires pour un salaire d’environ 15 dollars par jour. © REUTERS/Mohamed Nureldin Abdallah
Dossier: Matières premières

Or sanglant

Le commerce de l’or finance en partie la guerre brutale qui ravage le Soudan depuis plus de trois ans. Le métal précieux, qui transite par les Émirats arabes unis, termine souvent dans les raffineries suisses.

Avec la sécession du Sud en 2011, le Soudan a perdu trois quarts de ses réserves pétrolières. Devant la crise économique engendrée par cette chute colossale de revenus, des milliers de personnes se sont retrouvées au chômage, et ont cherché d’autres sources de revenus. Dès lors, il n’est pas rare de rencontrer des Soudanais·e·x·s, principalement des jeunes, creusant la terre, sous une chaleur torride, à la recherche de pépites scintillantes. Découverte fortuite dans la région montagneuse de Jebel Amer, l’or est rapidement devenu un facteur clé du conflit qui a éclaté en avril 2023. Celui-ci oppose les Forces armées du Soudan (FAS) – l’armée régulière dirigée par le lieutenant Abdel Fattah al-Burhan – et les Forces de soutien rapide (FSR) – milice sous l’égide du commandant Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti. Les deux belligérants financent la guerre grâce au commerce de l’or, en utilisant notamment ces recettes pour acheter leurs armes.

Bien que l’or soit aujourd’hui l’un des principaux produits d’exportation du Soudan, son commerce n’a pendant longtemps pas occupé une place centrale pour le pays. Au contraire : jusqu’à la sécession du Soudan du Sud, l’exploitation minière se limitait à un seul site. C’est en 2011, pour faire face à la crise, que le commerce de l’or a été activement encouragé. L’État a même tenté de le centraliser en ouvrant la Sudan Gold Refinery à Khartoum, sous le gouvernement d’Omar el-Béchir : toute la production d’or du pays devait être raffinée exclusivement par cette structure. L’or représentait alors déjà 60 % des exportations du pays.

Très vite, d’autres autorités locales se sont opposées à ce contrôle étatique, notamment dans le Nord-Darfour. Après des combats acharnés, les FSR ont pris le contrôle de la plupart des mines de la région dès 2017. Peu après le début de la guerre civile, en 2023, les FSR se sont également emparées de la Sudan Gold Refinery dans la capitale. Elle contenait 1,6 tonne d’or ainsi qu’une grande réserve d’or brut d’une valeur de 150,5 millions de dollars américains.

Des circuits opaques

Avec la guerre civile, l’or s’est transformé en un instrument central de pouvoir et d’influence. Le pays produit désormais entre 70 et 90 tonnes du métal précieux chaque année, selon les estimations du Gouvernement soudanais. Or, selon son Ministère des finances, seules 20 tonnes sont exportées par voies légales.

Les Émirats arabes unis (EAU) sont le principal acheteur d’or soudanais. Le pays est l’une des plus grandes places mondiales du commerce de ce métal. S’appuyant sur la base de données onusienne Comtrade, l’ONG suisse Swissaid constate qu’en 2024 les EAU ont importé 29 tonnes d’or en provenance directe du Soudan – soit une augmentation considérable par rapport aux 17 tonnes de l’année précédente. Ces données n’ont d’ailleurs été visibles publiquement que quelques jours, avant d’être supprimées de la plateforme. À cela s’ajoutent des quantités considérables reçues par les pays voisins des Émirats : 27 tonnes en provenance d’Égypte, 18 tonnes du Tchad et 9 tonnes de Libye.

Il est pratiquement impossible de remonter précisément aux régions d’où provient l’or soudanais. En cause : des chaînes d’approvisionnement opaques, passant par de nombreux intermédiaires et pays de transit. De plus, selon Swissaid, les multiples raffinages que subit l’or durant son transit masquent complètement sa provenance. Il fait cependant peu de doutes que l’or issu des zones contrôlées par les FSR atteint les Émirats arabes unis. Plusieurs enquêtes d’Amnesty International révèlent que le pays du Golfe expédie en retour au Soudan des armes, des drones et divers équipements militaires.

L’Égypte, qui soutient pour sa part les FAS, s’est également imposée comme un nouveau débouché pour l’or soudanais. Plusieurs expert·e·x·s supposent que le pays est la destination des exportations non officielles et de la contrebande. Selon le think tank britannique Chatham House, celles-ci représentent environ 60 % de la production du nord du Soudan, du Nil et de la mer Rouge. Les FAS favorisent cet itinéraire depuis le début de la guerre afin de réduire les exportations directes d’or vers les Émirats arabes unis. Des indices laissent toutefois penser que l’or exporté via l’Égypte finit également par arriver aux Émirats arabes unis. Et de là, sur les marchés de l’or du monde entier.

Destination: la Suisse

En dépit de l’implication des Émirats arabes unis dans le conflit soudanais, la Suisse maintient ses importations d’or en provenance de ce pays – un flux qui s’est même accru ces dernières années. Les chiffres sont sans équivoque : selon les données de l’Office fédéral des douanes et de la sécurité aux frontières (OFDF), 420 tonnes d’or, d’une valeur de plus de 38 milliards de francs suisses, ont été importées des Émirats en 2025, soit près de cinq fois plus qu’il y a dix ans. « Cette augmentation massive est préoccupante », déclare Marc Ummel, expert en matières premières chez Swissaid. « Compte tenu de la quantité d’or illicite et de conflit transitant par les Émirats arabes unis, le risque est grand qu’une partie aboutisse également en Suisse. » La Confédération semble consciente de ce risque. Interrogé à ce sujet, le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) affirme que tous les importateurs d’or en Suisse sont légalement tenus de procéder à une vérification préalable lors de l’approvisionnement en provenance de zones de conflit ou de zones à haut risque. Ce traçage devient toutefois complexe lorsqu’il s’agit d’or d’investissement provenant d’anciens stocks ou d’une combinaison d’acheteurs et d’intermédiaires variés.

Une relation de confiance

Les Émirats affirment que l’or exporté vers la Suisse n’est pas d’origine soudanaise, ce que la Confédération semble croire. Aucune mesure restrictive sur ces importations n’est envisagée. « En principe, l’acquisition d’or provenant des Émirats arabes unis relève du commerce légal  », affirme le SECO. Berne n’a toutefois aucun intérêt à ce que de l’or issu de zones de conflit soit importé. Le Conseil fédéral et le parlement privilégient les initiatives volontaires qui appellent à la diligence raisonnable pour les entreprises. En réponse à la première initiative sur les multinationales responsables, la législation suisse insiste avant tout sur un devoir de reporting, sans mécanisme de sanctions en cas d’abus. La Suisse et le Soudan ont annoncé en début d’année la création d’une commission économique mixte (CEM) au sein de laquelle le commerce bilatéral de l’or devrait être discuté. La traçabilité a fait des progrès. Le parlement a adopté à l’été 2025 une révision de la loi sur le contrôle des métaux précieux.

À l’avenir, les raffineries suisses devront se conformer aux directives de l’OCDE et surveiller l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement de l’or. Elles n’étaient auparavant tenues de contrôler que leurs fournisseurs directs. Les conditions de la mise en œuvre doivent encore être clarifiées, une proposition détaillée devrait être soumise à consultation publique cet été. « Il faut saluer le fait que les raffineries suisses soient désormais tenues de contrôler leur chaîne d’approvisionnement avec plus de rigueur », précise Marc Ummel. « Mais en fin de compte, seule une plus grande transparence permettra d’empêcher le commerce de l’or de conflit en Suisse. »

Un premier pas dans cette direction a déjà été franchi : au début de l’année, l’Association suisse des métaux précieux (ASMP) a publié la Plateforme suisse de transparence sur les métaux précieux, un registre numérique visant à améliorer la traçabilité de l’or traité en Suisse. Pour l’instant, seules les données relatives à 2024 sont consultables. Un acteur important y fait toutefois défaut : Valcambi, la seule raffinerie suisse qui accepte de traiter de l’or provenant des Émirats. Celle-ci n’est plus membre de l’ASMP depuis l’automne 2023, ce qui rend ses données inaccessibles – et fausse sensiblement l’image du commerce helvétique de l’or.

Pour Marc Ummel, ces mesures sont encore bien insuffisantes : « Les données sur la plateforme sont agrégées et ne peuvent donc pas être attribuées aux différentes raffineries. Nous exigeons donc la publication des noms de tous les fournisseurs, en particulier ceux d’or secondaire [provenant de l’érosion des gisements primaires], qualifié d’or ‘recyclé’ à des fins de dissimulation. Toutes les raffineries doivent également être légalement tenues de divulguer les noms de leurs fournisseurs. L’occasion d’en discuter à l’échelle fédérale se présentera cet été, lorsque la révision de l’ordonnance sur le contrôle des métaux précieux sera mise en consultation. »

Une chose est sûre : le Conseil fédéral doit désormais assumer ses responsabilités pour empêcher que de l’or issu de conflits n’entre en Suisse. Car tant que le commerce de l’or en provenance du Soudan prospérera, la guerre perdurera – et avec elle, de graves violations des droits humains.