Au Rodeway Inn, des logements sont mis à disposition pour les personnes expulsées du campement d’Old Tent City. © Mélissa Riffaut
États-Unis

Sur le chemin de l’itinérance

En 2024, les États-Unis enregistraient un record historique : 771 480 personnes étaient officiellement déclarées sans abri, dont un tiers en situation d’itinérance chronique.

«Old Tent City se situait sur la zone prévue pour le futur développement du quartier d’East Bank. Ce n’est donc pas une coïncidence si ce campement était voué à être fermé. » Celle qui fait ce constat sait de quoi elle parle : Allie Wallace est la directrice exécutive d’Open Table, une association qui vient en aide aux personnes en situation de grande précarité à Nashville. En juin 2025, ce qui était l’un des plus grands campements de personnes sans abri dans le Tennessee a été détruit, après quarante ans d’existence.

Quatre-vingt-six résident·e·x·s ont alors été relogé·e·x·s en urgence dans des motels reconvertis en logements provisoires. À peine un mois plus tard, en juillet, l’administration étasunienne publiait un décret intitulé Ending crime and disorder on America’s streets. Le texte prévoit de réorienter des fonds fédéraux vers des dispositifs d’hébergement transitoires, conditionnés au traitement des addictions des occupant·e·x·s. Parce qu’elles remettent en question l’accès direct à un logement permanent et menacent de jeter dans la rue un grand nombre de bénéficiaires, des coalitions d’États et des organisations non gouvernementales ont fait recours devant la justice. « La pauvreté et les revenus des individus reflètent souvent les échecs systémiques et les politiques de notre pays. L’itinérance n’est pas un choix personnel ; c’est un échec de notre société à fournir les biens et services nécessaires. Le logement est un droit humain et il est la solution à l’itinérance », défend Allie Wallace.

Andy occupe aujourd’hui l’un de ces motels, le Rodeway Inn. De nombreux·ses intervenant·e·x·s, comme Bailey Amos, directrice de programme à The Hospitality Hub qui l’accompagne aujourd’hui, tentent de soutenir les ancien·ne·x·s résident·e·x·s du campement dans leur quête d’un avenir durable.

Andy et Bailey Amos. © Mélissa Riffaut

Les odeurs se mêlent à la table d’un café sud-américain, tandis qu’Andy retrace calmement le parcours de sa vie. « Je n’ai jamais voulu mendier, simplement parce que cela me demandait de recevoir de l’aide, plutôt que de gagner ma vie », confie-t-il. De ses mois passés dans le campement d’Old Tent City, il se souvient de la précarité, mais aussi des liens communautaires. En août 2023, il quitte Chicago pour Nashville. Il ne trouve pas de logement et entre dans l’itinérance. « Je suis allé dans un hébergement d’urgence, mais je ne m’y sentais pas en sécurité. J’ai ensuite trouvé ma place à Old Tent City. » À l’âge de 49 ans, il intègre une colocation de deux personnes au sein d’une tente. « Les conditions étaient difficiles, mais les gens étaient authentiques. J’ai beaucoup appris sur la résilience. J’ai aussi compris que la vie d’itinérant demandait énormément de patience et de capacité à s’adapter. » Même si son quotidien est un combat permanent, Andy s’acharne à rester actif, prêtant main-forte aux bénévoles.

Il se souvient aussi avoir été exposé à la violence et à des conditions climatiques difficiles. Tentes incendiées, inondations – lorsque la Cumberland river, près de laquelle est construit le camp, est sortie de son lit – restent des souvenirs douloureux. Allie Wallace s’en souvient également : « Notre organisation a été fondée à la suite des inondations dévastatrices qui ont frappé Nashville en 2010. Il y avait des centaines de personnes déplacées qui avaient perdu toutes leurs affaires et ne savaient pas où aller. »

Un espace à soi

Soixante jours : c’est le délai laissé aux résident·e·x·s avant qu’Old Tent City ne soit détruit. Il a fallu remettre les véhicules en état de marche, remorquer des camping-cars. Tout un réseau s’est mobilisé pour venir en aide à celleux qui rencontrent des difficultés. « Nous avons ainsi une histoire très intime avec cet endroit. Depuis que notre organisation existe, nous avons construit une relation de confiance avec les personnes qui y vivent pour pouvoir répondre à leurs besoins fondamentaux, et leur fournir des tentes, des couvertures, des sacs de couchage, de la nourriture, des vêtements ou d’autres formes de soutien », ajoute Allie Wallace. Pour beaucoup, passer de la rue à un espace intérieur est une transition difficile et traumatisante. « Après huit ans passés sous une tente, et avec un seau pour seules toilettes, se retrouver dans un motel sécurisé, avec une vraie salle de bains, est un véritable changement. Des choses simples, comme réapprendre à utiliser des toilettes, demandent une adaptation », souligne Bailey Amos.

Au Rodeway Inn, Andy partage sa chambre avec un ami qu’il a longtemps soutenu à Old Tent City. Les résident·e·x·s organisent régulièrement des jeux afin de recréer une communauté dans ce nouveau cadre. L’accès à l’eau potable facilite le quotidien de touxtes : « Je ne pouvais pas prendre une douche avant un entretien. La rivière était sale et je n’avais pas de vêtements propres », se souvient Andy, avant de marquer une courte pause pour savourer son café. Son fils de 11 ans est resté à Chicago. « Mais j’ai l’impression d’avoir beaucoup d’enfants à gérer ces jours-ci, je suis toujours occupé », plaisante Andy. En effet, il ne s’ennuie pas car il cuisine pour touxtes au Rodeway Inn. Certains dimanches, plus de cent repas sortent de sa cuisine. Il se réjouit toujours lorsque les visages s’illuminent grâce à ses plats. Il pense aussi à lancer une campagne GoFundMe pour financer un food truck. Un projet qui pourrait aussi le rapprocher de son fils. « Je veux d’abord améliorer ma situation. L’objectif est de retrouver mon fils quand je serai installé de façon permanente. »

Relogement pérenne ?

Pour mesurer l’efficacité de ces « tremplins » vers des logements permanents, l’Office of Homeless Services examine plusieurs critères, dont la réduction du stress lié à la survie quotidienne et l’accès à un environnement sécurisé. Au sein du programme d’Hospitality Hub, les services sont adaptés aux besoins individuels. « Quelle que soit la mission, l’objectif est le même : aider les gens à s’en sortir », résume Bailey Amos. Grâce à cet accompagnement, Andy a pu obtenir à nouveau son certificat de naissance. Il a dorénavant une pièce d’identité, une voiture et un travail. Une situation qu’il doit surtout à son immense détermination.

« Il a fallu un long plaidoyer et faire face à des délais administratifs longs », raconte Bailey Amos. « Andy a eu beaucoup de chance de trouver un emploi à 25 dollars de l’heure. Beaucoup d’autres n’ont pas cette chance. Le salaire minimum au Tennessee n’a pas augmenté depuis des années, contrairement au coût de la vie. »

Andy était inscrit sur plusieurs listes d’attente, même si les exigences de sélection pour les acheteur·euse·x·s et la pénurie généralisée de logements abordables complexifient les démarches. À ce jour, environ un quart des ex-résident·e·x·s d’Old Tent City ont réussi à obtenir un logement permanent, dont Andy. « Notre système maintient des gens dans des cycles de pauvreté. » Pour Allie Wallace, les solutions transitoires ne sont pas une solution efficace. « Les recherches montrent que le logement permanent avec accompagnement est la meilleure méthode pour mettre fin au sans-abrisme. »

Le Département du logement et du développement urbain (HUD) se trouve au cœur des tensions liées à l’évolution des politiques fédérales. Un récent appel à projets prévoit de réallouer les financements de son programme, le Continuum of care – jusqu’ici consacrés à près de 90 % au maintien de logements stables pour les personnes sans abri – vers des structures de transition et des services de soutien.

Une redistribution qui pourrait mettre en péril jusqu’à 170 000 logements permanents et laisser dans l’incertitude des dizaines de milliers de personnes qui avaient enfin retrouvé un toit sûr