Amnesty International a analysé des documents issus des archives publiques du Département de la sécurité intérieure des États-Unis (Department of Homeland Security – DHS), des évaluations d’achats et des politiques de confidentialité. Ces documents révèlent que les outils Babel X, développé par Babel Street, et Immigration OS, conçu par Palantir Technologies, permettent une surveillance de masse, un suivi automatisé et une évaluation prédictive des comportements, souvent dans le but de cibler les personnes non américaines.
Ces technologies sont utilisées dans le cadre du programme « Catch and Revoke » (« Attraper et révoquer »), qui combine surveillance des réseaux sociaux, suivi du statut des visas et évaluation automatisée des « menaces » que représenteraient les titulaires de visas, y compris les étudiant·e·s internationaux·ales.
Babel X permet de collecter des données à partir d’un identifiant unique (nom, adresse e-mail, numéro de téléphone), d’accéder aux publications sur les réseaux sociaux, aux adresses IP, à l’historique professionnel...
« Il est très préoccupant que le gouvernement américain déploie des technologies intrusives assistées par IA dans le cadre d’un programme d’expulsions massives et de répression de l’expression en faveur de la Palestine, débouchant sur une multitude de violations des droits humains », déclare Erika Guevara-Rosas, directrice générale de la recherche, du plaidoyer, des politiques et des campagnes à Amnesty International.
Des technologies à haut risque
Babel X est utilisé par le Service des douanes et de la protection des frontières (Customs and Border Protection – CBP) depuis au moins 2019. Il permet de collecter des données à partir d’un identifiant unique (nom, adresse e-mail, numéro de téléphone), d’accéder aux publications sur les réseaux sociaux, aux adresses IP, à l’historique professionnel et aux identifiants publicitaires mobiles. Il est spécifiquement assigné à la surveillance des réfugié·e·s et demandeur·euse·s d’asile.
Babel X attribue des intentions probables à des publications en ligne, en fonction du comportement des utilisateur·rice·s. Il peut parcourir les réseaux sociaux à la recherche de contenus liés au « terrorisme », et les autorités peuvent s’en servir pour décider de révoquer un visa. Ces technologies probabilistes présentent des marges d’erreur importantes et peuvent conduire à des interprétations erronées, notamment en assimilant des contenus propalestiniens à des discours antisémites.
Immigration OS, développé par Palantir permet de relier et d’organiser tous les documents associés à une enquête migratoire, et donne accès à un large éventail de données personnelles issues d’agences et de forces de l’ordre américaines.
Immigration OS, développé par Palantir, est une version améliorée du système intégré de gestion des dossiers (Integrated Case Management – ICM), utilisé par le Service de contrôle de l’immigration et des douanes (Immigration and Customs Enforcement – ICE) depuis 2014. Ce système permet de relier et d’organiser tous les documents associés à une enquête migratoire, et donne accès à un large éventail de données personnelles issues d’agences et de forces de l’ordre américaines.
La nouvelle version, Immigration OS, permet :
- la sélection et l’arrestation automatisées selon les priorités de l’ICE (organisations criminelles, criminels violents, visas expirés),
- le suivi en temps réel des « auto-expulsions »,
- la gestion complète du cycle migratoire, de l’identification au renvoi.
En avril 2025, Palantir a obtenu un contrat de 30 millions de dollars pour renforcer ces capacités. Un message interne révélé par 404 Media montre que Palantir a accéléré ses intégrations de données avec l’ICE, en réponse aux priorités du nouveau gouvernement.
Des cas emblématiques
Le 8 mars 2025, Mahmoud Khalil, ancien étudiant diplômé de l’Université de Columbia et porte-parole des manifestations sur le campus, a été arrêté illégalement. Le président Donald Trump a déclaré qu’il s’agissait de « la première d’une longue série d’arrestations ». Peu après, neuf étudiant·e·s étrangers·ères ayant participé à des manifestations ou dénoncé le génocide à Gaza ont vu leur visa ou leur statut de résident révoqué. Mahmoud Khalil a été libéré le 20 juin par l’ICE.
Rumeysa Ozturk, doctorante turque à l’Université Tufts, a été interceptée près de son domicile par six agents de l’immigration en civil, embarquée dans une voiture banalisée, sans que les agents ne s’identifient. Son seul « tort » : avoir coécrit un article d’opinion critiquant l’inaction de son université sur Gaza. Elle a ensuite été accusée, sans preuve, de « soutien au Hamas ».
Ces cas illustrent les effets paralysants de la surveillance sur les étudiant·e·s internationaux·ales et les migrant·e·s, et les violations du droit à la liberté d’expression, à la non-discrimination et à une procédure régulière.
Responsabilité des entreprises
Amnesty International a contacté Palantir et Babel Street en juillet 2025. Babel Street n’a pas répondu. Palantir a affirmé que ses produits ne facilitent pas directement le programme « Catch and Revoke », tout en reconnaissant que son système Immigration OS sert à prioriser les opérations de l’ICE.
« Des systèmes comme Babel X et Immigration OS jouent un rôle essentiel dans la capacité du gouvernement américain à mettre en œuvre ses méthodes répressives, facilitant des décisions automatisées rapides qui se traduisent par des expulsions massives menées à une vitesse sans précédent », souligne Erika Guevara-Rosas.
Amnesty rappelle que Palantir et Babel Street auraient pu anticiper les risques liés à leurs contrats avec les agences migratoires américaines, et qu’elles ont une responsabilité de diligence en matière de droits humains. En l’absence de garanties suffisantes, elles devraient cesser toute collaboration avec le gouvernement américain dans ce domaine.
Appel à l’action
Amnesty International appelle le Congrès américain à renforcer ses mécanismes de régulation et de surveillance des technologies utilisées dans les politiques migratoires, afin de garantir que les entreprises technologiques ne contribuent pas à des violations des droits humains.
Communiqué de presse du 21 août 2025, Londres, Berne – Contact du service de presse