© Amnesty Suisse
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Manifestation du 2 octobre à Genève

Amnesty dénonce un usage illégal et punitif de la force policière

Amnesty International Suisse condamne les interventions policières lors de la manifestation pacifique spontanée du 2 octobre à Genève. Selon plus de cinquante témoignages recueillis, la police a eu recours à la force de manière illégale, injustifiée et inutile : coups de matraque, gaz lacrymogène, balles en caoutchouc et blocages injustifiés, sans communication ni sommation audible. Ces interventions, qui ont mis en danger des manifestant·e·x·s et de simples passant·e·x·s, violent le droit international et traduisent une logique punitive, non un maintien de l’ordre.

Détails

« Ce qui s’est passé le 2 octobre est l’illustration de tout ce que la police ne doit pas faire lors d’une manifestation spontanée pacifique. Tout nous indique que ce recours à la force était illégal, injustifié et inutile », déclare Anita Goh, responsable de la campagne Droit de manifester à Amnesty International Suisse.

Selon les témoignages recueillis, les images – relayées par certains médias et montrant, des tags ou l’occupation des voies ferrées – ne concernent que des actes isolés, survenus après que plus de 3 000 manifestant·e·x·s pacifiques ont été exposé·e·x·s pendant plus d’une heure aux gaz lacrymogènes, d’abord sur le pont du Mont-Blanc, puis en essayant de rejoindre le point de départ du cortège ou la gare. Elles ne reflètent en rien l’ambiance générale du cortège, qui est resté calme et pacifique malgré les différents blocages policiers et le recours massif au gaz lacrymogène.

Une manifestation pacifique bloquée sans justification

Le 2 octobre, plus de 3 000 personnes se sont rassemblées spontanément à Genève pour exprimer leur solidarité avec la Flottille Global Sumud, arraisonnée la veille par les autorités israéliennes, avec à son bord plusieurs ressortissant·e·x·s suisses.

«Ce qui s’est passé à la gare est totalement incompréhensible. C’est un recours à la force inutile, illégitime et contraire à toute logique de maintien de l’ordre» 
Anita Goh, responsable de la campagne Droit de manifester à Amnesty International Suisse

Parti de la place Lise-Girardin, le cortège réunissait un public large et pacifique : familles, enfants – parfois en poussette –, personnes âgées et jeunes militant·e·x·s, dans une atmosphère calme et intergénérationnelle. Avant l’arrivée sur le pont du Mont-Blanc, quelques incidents mineurs ont été observés (pneus brûlés, tags, feux d’artifice), sans qu’ils ne provoquent de blessures ni n’entraînent d’intervention policière.

Selon les témoignages obtenus, c’est seulement une fois le cortège engagé sur le pont du Mont-Blanc que la situation aurait basculé : un important dispositif policier en a soudainement bloqué la progression, sans communication ni explication adressée aux manifestant·e·x·s. La police a ensuite évoqué la présence de prétendus « black blocs » pour justifier son action. Or, aucun témoignage ne fait état d’actes violents avant la première charge policière ; seuls quelques jets de projectiles ont été signalés, et ceux-ci sont survenus uniquement après cette intervention initiale de la police.

« Le simple fait d’être vêtu·e·x de noir ou de se protéger le visage ne saurait être assimilé à un comportement violent. Même si une minorité d’individus avait eu un comportement agressif, cela n’aurait pas constitué une violence généralisée ni justifié un recours massif et aveugle à la force », observe Anita Goh, responsable de la campagne Droit de manifester à Amnesty International Suisse.

Amnesty International Suisse conclut que le blocage du pont ne répondait à aucun objectif légitime de sécurité publique. Il s’agissait d’une mesure arbitraire, contraire aux obligations internationales. En plus, selon de multiples témoignages, aucune sommation de dispersion n’a été entendue : seul le klaxon du canon à eau a retenti, ce qui ne peut en aucun cas être considéré comme un avertissement valable avant l’usage de la force.

Ainsi, le blocage du pont, combiné à l’usage d’armes dans un espace où la majorité des manifestant·e·x·s ne percevaient pas clairement ce qui se passait en tête du cortège et où il était presque impossible d’échapper aux gaz lacrymogènes, a alimenté une escalade des tensions sans aucune nécessité. Or, cela est à l’opposé de ce que les autorités sont tenues de faire dans de telles circonstances : permettre que la manifestation se déroule dans les meilleures conditions possibles, et privilégier en priorité la communication, l’apaisement et la désescalade.

Selon les témoignages recueillis par l’organisation, le danger et la panique prévalaient sur le pont. Le gaz lacrymogène, utilisé dans un espace étroit et densément occupé, a créé un risque réel d’écrasement. Des témoins rapportent des scènes de personnes désorientées et suffocant. Ce sont les manifestant·e·x·s elleux-mêmes qui ont évité un drame : les personnes en tête du cortège ont appelé au calme et organisé un demi-tour collectif pour permettre à la foule de respirer et d’éviter les mouvements de panique.

Chaos dans les quartiers adjacents

Pendant près de trois heures, les nuages de gaz se sont succédés. Les manifestant·e·x·s ont tenté de se disperser vers les rues adjacentes – rue du Mont-Blanc, rue Chantepoulet, quai des Bergues, quai Wilson – mais la police aurait fermé plusieurs issues à différents moments, tout en continuant à recourir au canon à eau, au gaz lacrymogènes et aux tirs de balles en caoutchouc, provoquant des blessures supplémentaires et des scènes de chaos.  

L’usage de gaz lacrymogènes s’est ensuite étendu jusque dans le périmètre de la gare Cornavin – y compris à l’intérieur du bâtiment et sur les voies – ainsi qu’autour du quartier des Grottes, du côté de la rue du Mont-Blanc et jusqu’à la rue des Alpes. L’incident touchant le McDonald s’est déroulé à ce moment-là, 2 heures après que les gaz ont été lancé sur le pont du Mont-Blanc.

Des tirs de balles en caoutchouc ont également été rapportés dans ces quartiers, y compris contre des passant·e·x·s cherchant simplement à rentrer chez elleux et des personnes attablées en terrasse. Selon les témoignages obtenus, les manifestant·e·x·s ont dû s’entraider pour assister les personnes affecté·x·s par cet usage massif de la force : distribution de sérum, de pastilles, d’eau sur les brûlures causées par les gaz, appels au calme.

« Ce qui s’est passé à la gare est totalement incompréhensible : lancer des dizaines de bombes lacrymogènes dans un environnement fermé et fréquenté, où les gens ne peuvent pas se disperser en sécurité, met directement en danger la population. C’est un recours à la force inutile, illégitime et contraire à toute logique de maintien de l’ordre », dénonce Anita Goh.

Il convient de rappeler que les éléments évoqués par la police ne sauraient en aucun cas justifier un tel recours à la force :

  • Selon les standards internationaux des droits humains, en raison de leur effet indiscriminé, les gaz lacrymogènes et les canons à eau ne peuvent être utilisés qu’en cas de violence généralisée contre des personnes, et uniquement lorsque cette violence ne peut être contenue par des interventions ciblées contre les individus concernés. Ni des dommages à la propriété ni des actes violents isolés ne justifient l’usage de ces armes – encore moins de manière massive, prolongée et étendue dans l’espace, comme cela a été observé. De plus, ces moyens doivent servir à faciliter une dispersion et leur usage doit cesser dès que la foule commence à se disperser.
  • Le gaz lacrymogène ne doit jamais être utilisé dans des espaces clos ou semi-clos, où les possibilités de se dégager sont limitées. Or, la zone commerciale de la gare Cornavin – un lieu fréquenté et confiné — ainsi que des quais de la gare et des voies de sortie ont été inondés de gaz alors même que de nombreuses personnes non impliquées dans la manifestation s’y trouvaient, sans aucune justification légitime.
  • Compte tenu des blessures graves qu’elles peuvent causer, les balles en caoutchouc ne peuvent être utilisées que de manière strictement ciblée contre des individus engagés dans des violences graves dirigées contre des personnes. Elles ne peuvent en aucun cas être utilisées pour disperser une foule, ni contre des personnes commettant uniquement des dommages matériels ou tentant de fuir.
Un rassemblement protégé par le droit international

Contrairement aux affirmations des autorités, l’absence d’autorisation ne peut justifier le blocage ni la dispersion d’une manifestation pacifique. À Genève, le régime d’autorisation en vigueur – qui exige une demande déposée trente jours à l’avance – contrevient au droit international : tout rassemblement pacifique organisé dans un délai plus court doit être considéré comme spontané et donc protégé.

« L’absence d’autorisation ne peut être un motif de blocage ou de dispersion d’une manifestation pacifique. Les autorités ont l’obligation de protéger et de faciliter ces rassemblements, non de les punir », rappelle Anita Goh.

Amnesty International Suisse demande une enquête immédiate, indépendante et impartiale sur les interventions policières du 2 octobre et le respect par les autorités de leurs obligations internationales : protéger et faciliter les manifestations pacifiques, garantir la sécurité des participant·e·x·s et du public, et prévenir tout traitement cruel, inhumain ou dégradant.

Communiqué de presse du 10 octobre 2025, Berne, Genève – Contact du service de presse