Pour moi les États-Unis ça a longtemps été, pêle-mêle, les checks and balances, minutieusement décrits par Tocqueville, la modernité incarnée par les stars de la pop culture ou du rap, et un capitalisme aussi vorace que débridé. Ces ingrédients du modèle américain me semblaient immuables. Et les Bush (père et fils) et autres Reagan en représentaient les avatars les plus dangereux, tant par leur interventionnisme armé, que par leur interprétation du libéralisme économique. Jamais je n’aurais imaginé qu’un type, qui me semble toujours être un avatar aussi improbable qu’anachronique des séries Dallas ou Dynastie, puisse non seulement être élu deux fois, mais aussi s’attaquer aux contre‑pouvoirs de la démocratie américaine, tout en s’en prenant constamment, et sur plusieurs fronts, aux droits de toutes les personnes vivant aux États-Unis.
La contestation pacifique fait l’objet d’une répression accrue : des étudiant·e·x·s sont arrêté·e·x·s pour avoir protesté sur des campus, des agent·e·x·s masqué·e·x·s mènent des opérations spectaculaires dans des quartiers entiers. La justice n’est pas épargnée. Des juges, avocat·e·x·s et institutions indépendantes se retrouvent sous pression, menacés ou entravés dans leur capacité à contrôler l’exécutif. Les droits fondamentaux que l’on croyait acquis – liberté d’expression, protection contre la discrimination, garanties procédurales – sont malmenés. Et des populations entières sont désignées comme boucs émissaires, dans une énième stratégie de consolidation du pouvoir par la division.
Dans un monde où les tendances autoritaires se propagent à grande vitesse, le réflexe le plus dangereux est de croire que « chez nous, ça n’arrivera pas »
Le plus inquiétant, c’est que ces attaques se renforcent mutuellement : la suppression de voies légales pour les migrant·e·x·s rend plus acceptables les détentions arbitraires ; la pression sur les tribunaux empêche le pouvoir d’être tenu responsable ; l’intimidation des opposant·e·x·s politiques décourage l’engagement. C’est la mécanique même de l’autoritarisme : avancer par degrés, jusqu’à ce que la marche arrière devienne presque impossible.
Dans cette dynamique, le paysage médiatique américain est lui aussi pris pour cible. Les attaques contre la presse prennent la forme de restrictions d’accès arbitraires, de pressions directes sur certaines rédactions, de tentatives d’ingérence dans des organes de régulation, et de coupes visant les diffuseurs publics. Tout cela contribue à réduire la capacité des médias à enquêter, à vérifier, à documenter les abus de pouvoir. Cette obscurité croissante permet aux pratiques autoritaires de s’installer avec moins de résistance.
En Suisse, on ne parle certes pas de militarisation de l’espace public ni d’ingérences directes du pouvoir politique dans la justice. Mais l’affaiblissement d’un contre‑pouvoir ne commence jamais par les mesures les plus spectaculaires. Il débute souvent par une décision apparemment technique, presque indolore : réduire les moyens, rogner la capacité d’enquêter, limiter la présence sur le terrain. C’est exactement ce que ferait l’initiative « 200 francs, ça suffit ! ».
En divisant presque de moitié le financement de la SSR, on ne supprime pas un luxe. On réduit la force d’un pilier démocratique. On ouvre un espace où la désinformation progresse, où la diversité des voix se contracte, où les régions et les minorités linguistiques sont moins entendues. On fragilise la capacité de la société à débattre sur une base commune, à exercer une vigilance collective, à résister aux dérives.
Dans un monde où les tendances autoritaires se propagent à grande vitesse, le réflexe le plus dangereux est de croire que « chez nous, ça n’arrivera pas ». La meilleure manière de s’en prémunir est de renforcer, plutôt que d’affaiblir, les contre‑pouvoirs qui nous protègent. Le 8 mars, dire NON à l’initiative « 200 francs, ça suffit ! », ce sera affirmer clairement notre volonté de protéger la démocratie suisse.