Détails
TABLE DES MATIÈRES
1. Lacunes dans la communication
2. Encerclement injustifié et prolongé de centaines de manifestant·e·x·s
3. Blessures et conséquences psychologiques
Demande d'enquête indépendante
Principes juridiques applicables
Dialogue avec la police et les autorités bernoises
« Même si un groupe d’individus a commis des dommages importants à la propriété, la réponse policière a été émaillée par de graves ratés : des balles en caoutchouc tirées à hauteur de tête, des manifestant·e·x·s pacifiques et des passant·e·x·s mis·e·x·s en danger et blessé·e·x·s, et l’encerclement prolongé de centaines de personnes dans une foule dense, exposées aux canons à eau, au gaz lacrymogène et aux tirs de projectiles, sans possibilité de s’échapper. Les témoignages montrent à quel point l’usage de la force s’est révélé disproportionné et dangereux », déclare Alicia Giraudel, juriste à Amnesty International Suisse.
Une équipe d’observateur·rice·x·s d’Amnesty Suisse était présente lors de la manifestation. Le constat de l’organisation s’appuie sur leurs observations directes et sur les informations recueillies sur place – y compris du matériel vidéo authentifié – puis analysées par l’organisation. Il s’appuie également sur 180 témoignages et entretiens (dont 105 témoignages concernent l’encerclement dans la Schauplatzgasse) avec des manifestant·e·x·s et des passant·e·x·s, ainsi que sur les constats des secouristes bénévoles et les réponses reçues de la part de la police cantonale en réponse aux questions posées par l’organisation.
Les personnes qui commettent des actes de violence contre des personnes ou des actes entrainant des dommages matériels graves lors d’une manifestation ne sont pas protégées par le droit à la liberté de réunion pacifique. Par conséquent, elles peuvent faire l’objet d’interpellations et de poursuites, pour autant que leur droit à un procès équitable soit pleinement respecté et que les charges retenues contre elles ne soient pas disproportionnées.
Amnesty International condamne fermement toute incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence qui aurait pu être proféré durant cet événement. Il incombe aux autorités d’enquêter et de poursuivre ces actes le cas échéant. Toutefois, des infractions commises par quelques individus ne sauraient justifier une réponse policière dirigée contre la manifestation dans son ensemble. Amnesty International rappelle que le maintien de l’ordre doit respecter les droits humains et que l’usage de la force doit être conforme aux normes et standards internationaux.
La manifestation, qui a rassemblé entre 5000 et 8000 personnes selon les estimations, était particulièrement diversifiée : des participant·e·x·s venu·e·x·s de différentes régions de Suisse, parmi lesquel·le·x·s des familles avec enfants, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap, se sont réuni·e·x·s pacifiquement le 11 octobre sur la place de la gare.
L’appel à manifester, diffusé sur les réseaux sociaux, invitait les participant·e·x·s à « prendre la rue » sans préciser d’itinéraire clair. Alors que la tête du cortège souhaitait se diriger vers le pont Kirchenfeld, la police a instauré un barrage et bloqué l’accès à l’Amtshausgasse, déclarant que seule une manifestation statique sur la Place fédérale était autorisée. Lorsqu’un groupe d’environ 300 personnes a tenté de franchir ce barrage policier et a lancé des bouteilles, des feux d’artifice, des tuiles ainsi que des ballons remplis d’eau et de peinture, la police a eu recours à des canons à eau et à des balles en caoutchouc pour les en empêcher. Par la suite d’importants dégâts matériels ont été causés par quelques individus, notamment sur des agences bancaires.
«J’ai été plaquée, mon ventre contre la vitrine du magasin Coop. Il était impossible de s'échapper. Je ne savais pas quels effets les gaz lacrymogènes pouvaient avoir sur moi et mon corps. À côté de moi, une femme d’environ 50 ans était étendue au sol et a failli être piétinée.»
Une femme enceinte de 38 semaines
À la suite de ces événements, aux alentours de 17 heures, la police a demandé au cortège de retourner à la gare, indiquant d’abord de le faire via la Schauplatzgasse, puis plus tard par la rue initialement empruntée (Spitalgasse). Beaucoup de manifestant·e·x·s ont suivi la première instruction en prenant la Schauplatzgasse. Mais une fois arrivé·e·x·s dans cette rue, l’accès à la gare a été soudainement bloqué par un cordon policier, sans annonce préalable claire. Dans le même temps, des unités sont intervenues depuis la Gurtengasse, refermant l’espace et divisant la manifestation.
Plusieurs centaines de personnes se sont ainsi retrouvées encerclées dans la Schauplatzgasse, dont beaucoup de manifestant·e·x·s pacifiques. Les rues latérales, notamment la Storchengässchen, étaient également fermées, empêchant toute sortie. Des agent·e·x·s ont frappé à coups de matraque un groupe qui se trouvait derrière une banderole.
Au même moment, de l’autre côté du cordon, en dehors de la nasse, un petit groupe a lancé divers objets sur la police. Plusieurs personnes ont érigé une barricade avec du mobilier et des plantes près du restaurant Della Casa. L’analyse des images vidéo a révélé qu’un incendie s’était déclaré sur le bord de la barricade touchant la façade du restaurant, provoquant rapidement un important dégagement de fumée.
À la suite de cet incident, une partie des personnes encerclé·e·x·s a finalement pu s’échapper de la nasse. Un véhicule muni d’un canon à eau a traversé la foule toujours encerclée et éteint le feu près du restaurant. Les affrontements avec les personnes derrière la barricade se sont poursuivis, certaines d’entre elles ont tiré des feux d’artifice ainsi que des bombes de peintures, et lancé des tuiles, du mobilier et des bouteilles en verre sur le cordon policier.
Pendant que ces événements se déroulaient dans la Schauplatzgasse, plusieurs milliers d’autres participant·e·x·s sont resté·e·x·s pacifiquement sur la Place fédérale et la Bärenplatz, en dehors de la zone des heurts et sans contact direct avec la police. Ces personnes ont suivi les indications de la police pour rejoindre la gare par la Spitalgasse.
Une fois revenue sur la place de la gare, la majeure partie des manifestant·e·x·s s’est regroupée au centre. Cependant, l’accès à la Schauplatzgasse est resté bloqué par un important dispositif policier et un canon à eau, et l’encerclement a été maintenu. À plusieurs reprises, des armes à létalité réduite – tels que des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc – ont à nouveau été utilisés contre les personnes qui s’approchaient de l’encerclement par le côté gare, mais aussi contre des passant·e·x·s et des manifestant·e·x·s pacifiques.
La police indique avoir utilisé plus de 1100 projectiles à impact cinétique multiples, 320 « Safe Impact Rounds » avec des lanceurs multiples, 25 000 litres d’eau (dont 12 000 litres mélangés à du gaz irritant), ainsi que des sprays au poivre et du gaz lacrymogène.
Ratés policiers
1. Lacunes dans la communication
Dans un premier temps, les autorités ont annoncé par haut-parleur qu’une manifestation était autorisée sur la Place fédérale. D’après la Police cantonale bernoise, la mission de la police consistait à permettre le déroulement de la manifestation sur la Place fédérale, et de la tolérer tant qu’elle restait pacifique et qu’aucun dégât matériel important n’était commis. Les organisateur·rice·x·s avaient refusé tout dialogue avant et pendant la manifestation, y compris avec les équipes policières dédiées à la communication. Toujours selon la police, cette absence de volonté d’échanger aurait empêché toute coordination constructive.
Cependant, Amnesty International a relevé des lacunes importantes dans la communication et la coordination opérationnelles entre la police et les participant·e·x·s. Les annonces en allemand et en français n’étaient audibles que pour les personnes situées directement sur la Place fédérale. Selon 17 témoins, ces messages étaient incompréhensibles pour une grande partie des manifestant·e·x·s, notamment ceux qui se trouvaient loin derrière, sur la Bärenplatz. La confusion s’est accentuée avec des instructions contradictoires attestées par 28 témoins : un premier message a demandé aux personnes présentes de quitter la Place fédérale par la Schauplatzgasse en direction de la gare, puis un ordre ultérieur leur a enjoint de s’y rendre par la Spitalgasse.
Lorsqu’un groupe de personnes a voulu avancer dans l’Amtshausgasse barricadée, la police a déclaré que la manifestation était autorisée uniquement sur la Place fédérale, mais qu’aucun défilé n’était permis. Selon des vidéos visionnées par Amnesty International, environ 300 personnes se sont approchées de la barricade en jetant des ballons remplis d’eau et de peinture, des feux d’artifices, des tuiles et des bouteilles en direction de la police. La police a alors utilisé des canons à eau et tiré des balles en caoutchouc, visant à hauteur de la tête – une méthode à la fois dangereuse et inappropriée, assimilable à un usage aveugle de la force contre une foule. Peu de temps après, des individus ont causé d’importants dégâts matériels. Si de tels actes ne sont pas protégés par le droit de réunion pacifique, ils ne sauraient pour autant justifier l’usage d’armes susceptibles de causer de graves lésions, telles que les balles en caoutchouc.
2. Encerclement injustifié et prolongé de centaines de manifestant·e·x·s
Vers 17 heures, la police a appelé « les personnes non impliquées » à quitter la Place fédérale. Alors que le cortège suivait les instructions de la police pour se diriger vers la gare par la Schauplatzgasse, l’accès à celle-ci a soudainement été bloqué par un cordon policier. Peu après, les premiers rangs de manifestant·e·x·s ont été attaqués à coups de canons à eau, de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc. Simultanément, des unités de police venues de la Gurtengasse ont divisé la manifestation en deux, empêchant toute sortie, y compris par les passages latéraux (Storchengässchen). Des centaines de personnes se sont ainsi retrouvées encerclées dans une nasse, certaines dangereusement plaquées contre des vitrines, exposées à des jets répétés d’eau, de gaz lacrymogène, de spray au poivre, de matraques et de balles en caoutchouc. La police bernoise a indiqué avoir émis des avertissements par haut-parleurs ainsi que par l’intermédiaire des agent·e·x·s sur place. Toutefois, de nombreuses personnes ont affirmé avoir été surprises par le recours massif à la force par la police, déclarant ne pas avoir entendu d’avertissement clair au préalable.
« Quelques minutes avant que nous soyons nassé·e·x·s, j’ai aperçu une petite fille d’environ 10 ans à côté de moi. Elle était avec son père et venait de recevoir une dose de gaz lacrymogène en plein visage. »
Giada*, participante à la manifestation
Mina* a rapporté à Amnesty International : « Peu avant 17 heures, la police a annoncé que toutes les personnes souhaitant quitter la manifestation devaient emprunter la Schauplatzgasse. Celles qui décidaient de rester s’exposeraient à un risque accru de blessures. Quelques minutes après cette annonce, je me suis mise en route avec de nombreux autres manifestant·e·x·s pour quitter la manifestation par la Schauplatzgasse, comme l’avait demandé la police. Si elle n’avait pas présenté cette voie comme la ‘sortie sûre’ officielle, j’aurais choisi un autre chemin, plus éloigné de la foule. »
Selon les déclarations de la police, le cortège qui s'était formé sur la Place fédérale aurait été mené par un groupe déjà impliqué dans des actes violents auparavant et portant plusieurs banderoles. Après les attaques contre les agent·e·x·s de police dans l’Amtshausgasse et les déprédations sur la Place fédérale, les participant·e·x·s majoritairement masqué·e·x·s, qualifié·e·x·s par la police comme « enclins à la violence », auraient été isolé·e·x·s du reste du cortège, puis soumis·e·x·s à un contrôle d’identité. Selon la police, cette tactique devait permettre aux autres manifestant·e·x·s de poursuivre la mobilisation sur la Place fédérale.
Pourtant, 47 personnes encerclées et interviewées par Amnesty International ont explicitement déclaré qu’elles n’appartenaient à aucun groupe organisé et se comportaient de manière pacifique. 31 participant·e·x·s ont précisé que des personnes âgées, des familles avec enfants, des femmes enceintes et des personnes ayant des problèmes de santé se trouvaient également dans la nasse.
De nombreuses personnes ont rapporté s’être retrouvées dans une foule dense et compacte, sans possibilité de s’en échapper. Malgré leurs gestes répétés pour montrer qu’elles étaient pacifiques – beaucoup auraient levé les mains pour signaler qu’elles n’exerçaient aucune violence –, les forces de l’ordre auraient continué à utiliser des canons à eau, du gaz lacrymogène et du spray au poivre, des matraques et des balles en caoutchouc. Certaines personnes auraient tenté d’ouvrir des portes ou de briser des vitrines pour échapper à l’encerclement, mais elles ont été retenues par d’autres participant·e·x·s, qui craignaient d’être blessé·e·x·s ou que la police n’utilise leur tentative de fuite comme prétexte pour recourir à davantage de violence.
Les personnes touchées par les gaz ont signalé des irritations aux yeux et aux voies respiratoires. Elles ont également décrit la peur, la panique ainsi que le sentiment d’être coincées. Selon les témoignages, les salves de canon à eau auraient atténué temporairement les effets du spray au poivre et des gaz lacrymogènes, mais la menace persistante de l’action des forces de l’ordre aurait continué à semer la panique. L’encerclement couvrait une superficie selon des estimations d’environ 400 m2 dans laquelle se trouvait plus de 500 personnes.
« Des moyens comme le gaz lacrymogène ou les canons à eau sont destinés à disperser une foule dans des situations de violence généralisée qui ne peuvent être maîtrisées par des moyens moins dangereux. Or, ici, les personnes étaient physiquement empêchées de se disperser. En outre, l’utilisation répétée de canons à eau contre une foule confinée par temps froid n’est pas seulement cruelle et inutile : elle comporte également un risque réel d’hypothermie sévère. Recourir à ces armes dans ces conditions ne peut en aucun cas être justifié et constitue un usage de la force fondamentalement disproportionné », observe Alicia Giraudel.
Maria* a décrit la situation ainsi : « Lorsqu’un mouvement a commencé à avancer dans la Schauplatzgasse, juste à ma droite, j’ai attendu un peu avant de suivre, car je ne souhaitais pas être tout à l’avant du cortège. Après quelques minutes, j’ai suivi le mouvement. À la hauteur de la rue Gurtengasse, quelques personnes arrêtées tenaient une banderole face aux policiers alignés. Puis les personnes avec la banderole ont avancé pour continuer dans la direction du cortège. Dès qu’elles se sont éloignées, les policiers, équipés de boucliers et de matraques, ont chargé la foule. Les personnes visées, dont je faisais partie, ont couru pour échapper à l’attaque. En cherchant à me mettre à l’abri, je me suis retrouvée dans la zone bloquée. À ce moment-là, j’ai perdu les deux amies avec qui j’étais venue. Rapidement, des mouvements de foule contradictoires, dus à une autre attaque policière venant de l’avant, ont compressé les gens, rendant tout déplacement impossible. Je devais me protéger avec mes coudes pour respirer normalement, et les gaz rendaient l’air irrespirable. J’ai été bloquée à quelques mètres de la Coop, immobilisée, et j’ai reçu de l’eau tirée par un canon sur la tête. Nous avons aperçu une énorme fumée noire s’élevant à une vingtaine de mètres, ce qui a encore accru la tension. »
Une femme enceinte de 38 semaines et son mari se trouvaient délibérément en marge du cortège. Sur instruction de la police, le couple s’est rendu dans la Schauplatzgasse, où il a été encerclé. Grâce à une vendeuse attentive, la femme a pu entrer avec une femme âgée dans le magasin Coop, dont les portes étaient fermées. La femme a rapporté : « J’ai été plaquée, mon ventre contre la vitrine du magasin Coop. Il était impossible de s'échapper. J'avais constamment peur d'être frappée par la police avec une matraque, de recevoir des balles en caoutchouc, ou d'être jetée à terre. Je ne savais pas quels effets les gaz lacrymogènes pouvaient avoir sur moi et mon corps. À côté de moi, une femme d’environ 50 ans était étendue au sol et a failli être piétinée. »
Giada* a rapporté : « Quelques minutes avant que nous soyons nassé·e·x·s, j’ai aperçu une petite fille d’environ 10 ans à côté de moi. Elle était avec son père et venait de recevoir une dose de gaz lacrymogène en plein visage. » L’encerclement a duré plus de 10 heures – d’environ 17h30 jusqu’à 04h41 pour certaines personnes–, exposant plusieurs centaines d’entre elles, dont des personnes vulnérables, à des conditions éprouvantes : froid (il faisait environ 7 °C), absence d’eau, de nourriture et de sanitaires.
Au moins 43 personnes ont expliqué à Amnesty International qu’elles n’ont pas eu accès aux boissons et à la nourriture pendant qu’elles se trouvaient dans la nasse. Divers témoignages s’accordent à dire que de l’eau n’a été distribuée qu’après minuit. La police cantonale a indiqué à Amnesty International qu’elle avait rapidement organisé une distribution gratuite d’eau minérale. Cependant, comme certaines bouteilles en PET auraient été utilisées comme projectiles contre les forces de l’ordre, leur remise n’a été effectuée que sur demande expresse, lors des contrôles d’identité prolongés.
La police cantonale bernoise a affirmé qu’une partie des participant·e·x·s aurait brûlé ses vêtements immédiatement après l’encerclement pour rendre plus difficile toute identification ou collecte de preuves. Iels auraient utilisé leurs propres couvertures de survie, refusant dans la plupart des cas celles proposées par la police. Toutefois, plusieurs personnes ont déclaré qu’on ne leur en avait pas fourni, et qu’elles n’ont été distribuées qu’à partir de 2 heures du matin.
Enfin, la police a souligné que la gestion opérationnelle d’une mesure d’encerclement est très exigeante en ressources et en temps. Pour garantir une documentation juridiquement exploitable, notamment pour l’identification, toutes les personnes interpellées auraient été transférées dans des locaux dédiés, où les procédures auraient été menées de manière systématique. Une priorisation aurait été mise en place pour réduire autant que possible la durée de la mesure. La levée de l’encerclement et la remise en liberté auraient été effectuées individuellement, après les vérifications requises.
Une quinzaine de personnes ont déclaré qu’aucune information officielle n’a été communiquée par la police dans la nasse. Leon* a déclaré : « Il n’y a eu aucune communication de la part de la police, qui a continué d’ignorer les demandes pour de l’eau, des couvertures et de l’assistance médicale d’urgence. La police semblait plutôt chercher à importuner la foule, lançait des remarques méprisantes et se moquait des manifestants. »
«Lors de mon arrestation, un policier et son collègue m’ont lancé : 'Que le karma vous rattrape et que vous mouriez tous à 32 ans', 'sales parasites gauchistes', 'de toute façon vous êtes tous au chômage et sans éducation'.»
Jan*, participant à la manifestation
Matilda* a témoigné : « Le commandant a tenu des propos agressifs. À un moment, une femme près de moi a eu une réaction allergique aux agents irritants utilisés par la police. Le commandant a alors tendu une bouteille d’eau vers la nasse ; mon amie a pensé qu’il la destinait à la femme blessée et a voulu la prendre. Il lui a répondu : 'Ce n’est pas pour vous, vous avez déjà eu de l’eau', en faisant référence au canon à eau. Lorsque nous avons demandé quand nous serions relâchés, il a ajouté 'Vous ne serez certainement pas libérés avant que les trains aient cessé de circuler.' »
Pas moins de 53 personnes ont déclaré que seules certaines personnes ont pu accéder à des toilettes dans la nasse. Plusieurs témoignages indiquent que l’accès à ces toilettes n’a été autorisé qu’à partir de 23 heures. Les personnes encerclées ont donc pu y accéder, au plus tôt, après cinq heures d’attente. D’après 19 témoins, des personnes qui tentaient d’accéder aux toilettes de chantier se sont fait asperger de spray au poivre au visage par la police.
Selon la Police cantonale bernoise, quatre toilettes mobiles avaient été installées dans la zone de confinement. Elles pouvaient être utilisées sur demande, généralement avant le transfert vers les locaux d’arrestation ou d’attente. Une toilette de chantier se trouvait également à l’intérieur du périmètre et a été principalement utilisée par les participant·e·x·s à la manifestation. Les manifestant·e·x·s auraient pu utiliser ces sanitaires sur demande et avant leur transfert vers le poste de police. Iels auraient surtout eu recours à une toilette de chantier déjà présente sur place.
Anna* a toutefois déclaré que, « lorsque j’ai dit à un policier que j’avais besoin d’aller aux toilettes, il m’a répondu : 'Alors tu n’as qu’à t’accroupir au-dessus de la grille.' »
Leon* a indiqué : « Le policier m’a tordu les bras derrière le dos et m’a menotté. Quand je lui ai demandé si les menottes étaient vraiment nécessaires, il les a resserrées et, en riant, a répondu 'Oui.' J’avais mal et la circulation sanguine dans mes mains était entravée. »
Leon* a également déclaré : « Les policiers ont dit que la nasse était la partie 'détendue' de la soirée, et que les choses n’allaient faire qu’empirer par la suite. Sur un ton très sarcastique, ils nous ont souhaité un 'bon dimanche, bien relaxant'. J’ai vécu cette interaction comme très personnelle et profondément non professionnelle. »
Enfin, Jan* a témoigné : « Vers 4 heures du matin, lors de mon arrestation, un policier et son collègue m’ont lancé : 'Que le karma vous rattrape et que vous mouriez tous à 32 ans', 'sales parasites gauchistes', 'de toute façon vous êtes tous au chômage et sans éducation'. Lorsque j’ai refusé d’indiquer ma situation professionnelle, le policier m’a adressé un regard humiliant, puis a inscrit 'sans emploi' sur son formulaire. »
Après l’encerclement, toutes les personnes ont été conduites au poste, certaines séparées de leurs proches, et retenues plusieurs heures dans des cellules avant d’être libérées, parfois sans interrogatoire. Selon la police, les contrôles d’identité ont duré en moyenne plusieurs heures par personne en raison du nombre élevé d’individus interpellés. Des fouilles corporelles et de leurs effets auraient été effectuées. Les identités auraient été établies et, dans la mesure du possible, vérifiées. Des interdictions orales de participer à d’autres manifestations sur le territoire de la commune de Berne jusqu’au 12 octobre 2025 à 24 heures auraient été prononcées.
Plusieurs personnes ont relaté que la nasse aurait été progressivement et continuellement resserrée. Carlo* a déclaré qu’entre 21 heures et 22 heures, la police tentait régulièrement de gagner du terrain et de réduire la taille de la nasse, environ toutes les vingt minutes, en frappant à la matraque et en utilisant du spray au poivre contre les personnes en bordure qui essayaient de maintenir de l’espace pour les autres.
D’après les témoignages de 22 personnes, la police les a insultées ou s’est moquée d’elles directement. Louise* a déclaré : « J’ai été arrêtée et emmenée au centre de détention de la police à Neufeld, où d’autres camarades étaient déjà retenus. J’y ai subi un comportement transphobe : malgré plusieurs rappels concernant mon vrai prénom, on m’a délibérément appelée par mon deadname. De plus, j’ai été fouillée contre mon gré par deux agents masculins et placée dans une cellule pour hommes. »
Margot* a raconté : « Ma fille et moi avons été prises malgré nous dans la nasse, alors que nous cherchions à quitter le cortège pour rejoindre la gare. Nous avons eu de la 'chance' dans notre attente : nous avons été menottées et emmenées en cellule vers 21 heures, très tôt comparé à certains. Après une heure en cellule, ma fille a été relâchée… vers 23 heures. Quant à moi, sans nouvelles d’elle, j’ai été relâchée vers 1 heure. »
Selon la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (affaire Arnold et Marthaler c. Suisse, 2023), les encerclements peuvent constituer une privation arbitraire de liberté. « La tactique de la nasse ne devrait être utilisée qu’à titre exceptionnel, lorsqu’elle est strictement nécessaire pour contenir des individus violents, et uniquement comme mesure de dernier recours afin d’éviter la dispersion de l’ensemble d’une manifestation. Elle doit être appliquée pour la durée la plus courte possible. Les personnes non impliquées dans des actes de violence doivent pouvoir quitter la zone à tout moment, et toutes doivent avoir accès à des soins médicaux, à de l’eau, à des sanitaires et à une protection contre les intempéries », observe Alicia Giraudel.
Dans le cas d’espèce, ces principes n’ont pas été pleinement respectés. La durée prolongée de l’encerclement, ainsi que certains propos et comportements attribués à des policiers sur place, ont pu donner l’impression d’une intervention à caractère punitif plutôt que d’une mesure strictement orientée vers un objectif légitime d’application de la loi. Par ailleurs, 18 personnes ont explicitement indiqué ne pas avoir été informées du motif de leur arrestation, certaines ayant pourtant posé la question directement.
3. Blessures et conséquences psychologiques
La Police cantonale bernoise a indiqué que « 18 policiers ont été blessés » et qu’elle n’a été contactée que par une seule personne blessée parmi les manifestant·e·x·s. D’après les entretiens menés par Amnesty avec les secouristes bénévoles, au moins 326 personnes ont été prises en charge par les street medics pour des blessures – dont 18 pour des traumatismes crâniens et 3 pour des lésions oculaires.
Selon les témoignages recueillis, 25 personnes ont été blessées lors de la formation de la nasse, principalement par des tirs de balles en caoutchouc, dont sept à la tête et quatre au niveau du haut du torse ou du cou. Par ailleurs, 58 personnes ont indiqué avoir observé d’autres personnes être blessé·e·x·s dans la nasse, mentionnant surtout des plaies et des gonflements au visage et aux membres, ainsi que des brûlures cutanées causées par les gaz irritants.
Dans 39 cas, des personnes ont observé que la police avait tiré à hauteur de tête et/ou à bout portant avec des projectiles à impact cinétique multiple lors de la formation de la nasse. Plusieurs personnes ont été blessées à la tête ou au visage par des projectiles à impact multiple. Trois jeunes femmes ont indiqué avoir été touchées par des balles en caoutchouc pendant l’encerclement, alors qu’elles affirment s’être comportées de manière pacifique. L’une d’elles a subi une commotion cérébrale après avoir été atteinte à la tête ; les deux autres ont été blessées à l’oreille et à l’épaule. Un homme a raconté à Amnesty International qu’il avait été touché juste à côté de l’oeil, alors qu’il était poussé par la foule contre la vitrine d’un magasin et qu’il avait perdu tout sens de l’orientation. Une témoin a indiqué que trois de ses ami·e·x·s avaient subi des plaies à la tête à la suite de l’encerclement – l’une a dû être recousue, tandis qu’une autre a été contrainte d’arrêter de travailler en raison d’une commotion cérébrale.
Toujours sur la base des témoignages recueillis par Amnesty International, 18 personnes auraient été blessées par des balles en caoutchouc en dehors de la nasse, dont onze à la tête ou au niveau du torse. Un participant à la manifestation, qui se trouvait à la place de la gare avec sa compagne à plus de 10 mètres des forces de l’ordre, a été touché à l’oeil. Selon le diagnostic médical, il ne dispose actuellement que d’environ 50 % de sa vision, en raison d’un trou dans la macula. Il n’est pas certain que sa vue se rétablisse. Sebastian*, membre d’un petit groupe de tambours, se trouvait sur la voie du tram lorsqu’il a été atteint à la tempe par un projectile en caoutchouc tiré par les forces de police à une quarantaine de mètres. Il est tombé au sol et a brièvement perdu le sens de l’orientation.
Douze personnes ont rapporté souffrir de symptômes d’anxiété, de troubles du sommeil et/ou avoir consulté un·e·x psychologue depuis le 11 octobre. Helena* a déclaré : « Dans les heures qui ont suivi, nous étions encore sous le choc. Ma fille n’a pas cessé de pleurer jusque tard dans la nuit. Cette expérience nous a profondément traumatisées. Notre confiance dans la police a été durablement détruite. »
Quarante témoins ont mentionné un usage apparemment injustifié de matraques. Un père a déclaré à Amnesty qu'il se trouvait avec ses fils âgés de 11 et 15 ans en marge du cortège dans la Schauplatzgasse lorsque la police a repoussé la foule. Pour se protéger de l'eau et des projectiles, ils se sont réfugiés derrière une colonne près de la vitrine du magasin Loeb. Lorsque la police s'est approchée, un agent aurait poussé à plusieurs reprises le père dans le dos avec son bouclier, apparemment pour le faire sortir de sa cachette. Alors qu'il tentait de continuer à protéger ses enfants, le policier aurait finalement pointé sa matraque vers eux et l'aurait frappé à l'abdomen.
Une personne a indiqué à Amnesty avoir participé, vers 17 heures, à un sit-in non violent devant les véhicules d’intervention sur la Place fédérale. Après environ dix minutes, elle aurait été violemment tirée à l’écart par des agent·e·x·s de police et, selon ses propres déclarations, frappée trois fois au visage à coups de poing, ce qui a été attesté par un médecin.
Passant·e·x·s blessé·e·x·s
Plusieurs passant·e·x·s ont également été blessé·e·x·s par des projectiles. Des collaborateur·rice·x·s d’Amnesty International ont vu une femme d’environ 80 ans, marchant avec une canne, être touchée à la jambe par une balle en caoutchouc alors qu’elle sortait du passage souterrain de la gare.
Un autre passant a rapporté à Amnesty qu’il avait été touché par un projectile « de la taille d’une balle de squash » à l’entrée de la gare de la Neuengasse, où se trouvaient de nombreux autres passant·e·x·s, dont des enfants.
Demande d'enquête indépendante
Selon les informations communiquées à Amnesty International, la police et les autorités mènent actuellement différents débriefings et prévoient d’en rendre compte au Conseil communal de Berne. Amnesty Suisse salue cette initiative comme un premier pas positif. Toutefois, à ce stade, ces démarches ne répondent pas aux exigences d’une enquête indépendante, telles que définies par les standards internationaux.
Amnesty International demande la mise en place d’une enquête indépendante, impartiale et transparente sur les interventions policières et les décisions prises le 11 octobre, incluant l’examen de tous les cas présumés d’usage illégal de la force. Cette enquête doit garantir que l’ensemble des personnes reconnues responsables, y compris au sein des chaînes de commandement, rendent pleinement compte de leurs actes. Elle devra notamment clarifier les éléments suivants, à la lumière des obligations de respecter et protéger les droits humains des personnes affectées :
- L’utilisation de balles en caoutchouc, de canons à eau et de gaz lacrymogène, de manière générale, et plus particulièrement contre des personnes encerclées;
- La manière dont ces armes ont été utilisées (par exemple : distance, position et direction des tirs);
- L’analyse de la qualité de la communication et la prise ou non de mesures de désescalade avant le recours à ces moyens;
- La justification et la mise en oeuvre de l’encerclement, tant sur le principe que dans sa durée;
- L’assistance fournie ou non aux personnes encerclées (eau, couvertures, accès aux installations sanitaires, etc.);
- Le respect ou non du devoir policier de protection envers les personnes blessées et en danger.
Principes juridiqueS applicables
Avant de recourir à la force, la police doit émettre un avertissement préalable indiquant son intention d’y recourir, en laissant aux personnes suffisamment de temps pour réagir.
En outre, les armes aux effets indiscriminés (comme les gaz lacrymogènes et les canons à eau) ne doivent être utilisées que lorsque cela est strictement nécessaire et proportionné, dans des situations de violence généralisée, et uniquement lorsqu’il n’est plus possible de contenir la violence en agissant contre les individus impliqués.
Le gaz lacrymogène ne doit jamais être tiré directement sur des personnes et ne peut être utilisé que dans des espaces ouverts où les personnes peuvent se déplacer librement.
Les canons à eau ne peuvent être utilisés pour disperser des manifestant·e·x·s que si cela est conforme au droit, strictement nécessaire et proportionné, dans des situations de violence généralisée. Ils ne doivent jamais être employés simplement parce que des manifestant·e·x·s ne se conforment pas à un ordre de dispersion. Tout usage doit être limité au strict nécessaire et intervenir uniquement après un avertissement clair, laissant aux personnes suffisamment de temps pour se conformer aux ordres reçus.
L’usage de matraques – des armes destinées à la défense personnelle ou à la défense d’autrui – doit être précédé d’un avertissement clair et, en tout état de cause, ne doit jamais servir à disperser un rassemblement pacifique. Les « charges à la matraque », où les policiers courent après des personnes pour frapper toute personne à leur portée, constituent un usage illégal de la force et doivent être interdites. Les matraques ne peuvent être utilisées que de manière ciblée contre des individus violents ou en réponse à une menace de violence imminente.
Amnesty International appelle à limiter l’usage des projectiles à impact cinétique à des interventions ciblées, uniquement pour répondre de manière individualisée à des actes de violence grave contre des personnes. Elle demande également l’interdiction des balles en caoutchouc multiples, rappelant que ces projectiles sont intrinsèquement imprécis et peuvent causer des blessures graves, voire permanentes.
Même lorsque des individus isolés commettent des violences ou profèrent des appels à la haine, une manifestation reste pacifique au sens du droit international. Ces violences ne justifient en aucun cas l’usage aveugle de la force contre la foule, encore moins contre des personnes encerclées. En tant qu’État partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques et à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), et en vertu de la constitution et des lois Suisses, la Suisse a l’obligation de garantir la liberté d’expression et de réunion, y compris lors de manifestations pacifiques non autorisées.
Toute intervention policière doit poursuivre un objectif légitime, dans les limites de l’article 21 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et de l’article 11 de la CEDH, et respecter en tout temps les principes de nécessité et de proportionnalité.
« Les événements du 11 octobre montrent que les autorités ont privilégié la dissuasion au détriment du dialogue. Or, une gestion conforme à l’État de droit suppose communication, désescalade et proportionnalité. Amnesty International appelle les autorités suisses, y compris les autorités communales bernoises et la police cantonale bernoise, à tirer les leçons de cet événement et à garantir à l’avenir que toute intervention policière respecte pleinement le droit et les standards internationaux », conclut Alicia Giraudel.
Dialogue avec la police et les autorités bernoises
Amnesty International Suisse a présenté l’ensemble de ses constats et préoccupations à la Police cantonale bernoise en présence des autorités municipales lors d’un entretien dédié, ainsi que par écrit. L’organisation a demandé à cette dernière de prendre position sur les faits documentés et les questions soulevées. La Police cantonale a répondu par écrit le 24 novembre 2025. Amnesty International salue et apprécie ce dialogue.
*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des témoins.
Communiqué de presse du 16 décembre 2025, Berne – Contact du service de presse