Les comptes officiels, mais également ceux des participant·e·x·s aux flottilles pour Gaza et les nombreuses personnes qui partagent leurs contenus participent à l’amplification du mouvement sur les réseaux sociaux. © Captures d’écran Instagram, Youtube, TikTok, et X
Les comptes officiels, mais également ceux des participant·e·x·s aux flottilles pour Gaza et les nombreuses personnes qui partagent leurs contenus participent à l’amplification du mouvement sur les réseaux sociaux. © Captures d’écran Instagram, Youtube, TikTok, et X
Dossier: Société civile et engagement

Nouvelles sphères d'action

Les mobilisations contemporaines s’ancrent dans des espaces hybrides. Les réseaux sociaux ne remplacent pas l’action, mais ils contribuent à mieux les coordonner.

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«Ça sera ma dernière vidéo, puisqu’ils peuvent potentiellement intervenir cette nuit. Si vous n’entendez plus de nouvelles de notre part, c’est que les communications seront brouillées et que nous aurons probablement été interceptés. Nous comptons sur vous pour vous mobiliser, organiser des rassemblements.» Le 8 juin dernier, l’eurodéputée Rima Hassan, en route sur le voilier Madleen pour tenter de briser le blocus israélien sur Gaza, s’adressait pour la dernière fois aux quelque 1,1 million de personnes qui la suivent sur Instagram. Dans la nuit qui a suivi, le bateau a été arraisonné dans les eaux internationales, et les douze personnes qui se trouvaient à son bord, arrêtées.

La gravité de la situation humanitaire à Gaza, couplée à l’inaction des États, a créé ce «choc moral» et cette «indignation», des éléments déclencheurs des mobilisations de grande ampleur, remarque Mounia Bennani-Chraïbi, professeure en science politique à l’Université de Lausanne. Et parce que les mobilisations se jouent aussi dans les cœurs –et dans ce cas précis qu’aucun média n’était présent en Méditerranée–, c’est sur les réseaux sociaux que les activistes racontent désormais elleux-mêmes leur mission, minute par minute.

Romain Mouron a pu observer le phénomène, et y participer. Ce Lausannois de 37 ans se trouvait à bord de l’un des 44 bateaux qui formaient la Global Sumud Flotilla, partie d’Espagne, d’Italie, de Tunisie et de Grèce début septembre et interceptée dans la nuit du 1er au 2 octobre. Une initiative personnelle, mais également une place aux premières loges pour le compte de la jeune chaîne de décryptage ragekit –qu’il a cofondée en février 2025– présente sur Instagram et YouTube [lire aussi notre interview]. «Tout comme moi, la plupart des participants avec qui j’ai parlé ont découvert la démarche de la flottille via Instagram. Souvent, ça se passe de façon un peu chaotique: lors de la Global March to Gaza, à laquelle j’ai pris part en juin, j’avais suivi les comptes de la Sumud, un autre convoi terrestre qui devait rejoindre la marche depuis les pays du Maghreb. La flottille est le résultat d’une convergence de ces deux mouvements. C’est ensuite depuis là que je me suis porté volontaire pour m’embarquer.»

La Freedom Flotilla Coalition (FFC) –dont dépendait le Madleen de Rima Hassan– comme la Global Sumud Flotilla sont présentes sur de nombreuses plateformes comme TikTok, Instagram, YouTube, Bluesky ou X. Celles-ci servent de vitrine, et de points d’entrée pour les personnes qui désireraient en savoir plus. À partir de ces plateformes, les plus curieux·ses peuvent par exemple, via un linktree, s’abonner à un canal public sur Telegram qui relaye des informations en live depuis les bateaux ou donne des instructions pour des actions de soutien à terre. Pour se faire une idée de l’ampleur du canal, celui de la FFC compte près de 90 000 abonné·e·x·s. Les linktrees permettent aussi de se rendre sur les sites des coalitions pour faire un don ou remplir les formulaires pour s’engager. Un modèle qui semble faire ses preuves.

Entonnoir de mobilisation

Rien que sur Instagram, la FFC comptabilise 2,1 millions d’abonné·e·x·s, la Global Sumud 3 millions. Et ce, sans compter les autres canaux qui relayent leurs contenus. Le succès de ces initiatives s’explique donc en partie par la masse critique de personnes qui sont touchées par ces informations. Dans le cas de la Global Sumud, «les organisateurs ont reçu 38 000 candidatures pour le voyage», indique Romain Mouron.

Parfois, le mouvement se met en route avec très peu de moyens, fait observer Mounia Bennani Chraïbi: «Au Maroc, le mouvement GenZ 212, à l’origine des manifestations de fin septembre, est parti d’un serveur sur Discord créé par deux jeunes. En l’espace de quelques semaines, ce sont 220 000 personnes qui l’ont rejoint.» Pur produit d’internet, le mouvement GenZ 212 ne dispose ni de structures organisationnelles traditionnelles ni de leaders connus. Il a néanmoins réussi à organiser les plus grandes manifestations contre le Gouvernement marocain depuis longtemps. Pour la chercheuse, le nombre est certes un facteur de succès, mais ce dernier est également tributaire d’autres facteurs. «Les sommes investies dans les chantiers pharaoniques pour la Coupe d’Afrique des Nations 2025 et la Coupe du monde 2030 ont révélé des services publics marocains en déshérence. Dans ces mouvements qui se veulent horizontaux, la coordination numérique, décentralisée, est importante. Mais ils ne s’inscrivent pas moins dans le prolongement d’une histoire protestataire.»

«Se mettre en danger, ça fait partie du jeu, mais dans une part qui soit la plus raisonnable et la plus acceptable possible», analyse Romain Mouron. «J’ai beaucoup été impliqué dans des collectifs militants dans ma ville, à Lausanne, et je crois en l’action directe.» Pour Mounia Bennani-Chraïbi, ce sont ces éléments personnels qui feront que quelqu’un franchira le pas. «Il y a des profils plus ou moins disposés à se mobiliser –en fonction de l’âge, du niveau de formation, de la socialisation…–, mais surtout selon s’ils sont déjà insérés dans des réseaux propices à l’engagement.» Selon elle, il faut distinguer les «liens faibles», les amitiés sur les réseaux sociaux, des «liens forts», avec des personnes déjà mobilisées. «Les réseaux sociaux enrichissent la boîte à outils des acteurs des mouvements sociaux. Mais contrairement à ce que pensent les ‘cyber utopistes’, une technologie n’a pas les capacités d’agir de façon autonome. Ce n’est pas elle qui sera actrice de changement.»

Devenir média

L’objectif, assumé, de la flottille Global Sumud était à la fois de briser le blocus israélien sur Gaza pour acheminer des produits de première nécessité, mais également d’attirer l’attention sur le conflit et le sort des Gazaoui·e·x·s. Une manifestation sur la mer, en quelque sorte. Chacun des 44 bateaux qui la composaient avait donc au moins une personne chargée de relayer la vie à bord, que ce soit par des relations avec les médias ou la création de contenus sur les réseaux. «Trouver des moyens pour contourner ou combler les lacunes des médias officiels n’est pas une nouveauté, mais les outils actuels offrent une plus grande latitude», estime Mounia Bennani-Chraïbi. «Notamment la possibilité de produire de l’information en direct, qui permet de mieux vous lier avec votre audience. Proposer une information hors des canaux officiels, c’est également un moyen, en particulier dans les régimes autoritaires, d’affirmer une forme de contre-pouvoir : en faisant un live depuis un événement que les médias traditionnels ne couvrent pas, vous élargissez la sphère publique.» Mais il existe un revers à la médaille: en décentralisant l’information, on risque de produire des «vérités alternatives» ou de fausses informations, ajoute la chercheuse. Une tendance particulièrement marquée pendant le Covid-19, où des personnes allaient chercher «la» vérité ailleurs que dans les discours officiels.

Le direct est le format le plus vulnérable à la diffusion d’informations erronées. Romain Mouron se souvient du chaos qui régnait lors des attaques de drones que la flottille a essuyées au large de la Crète, dans la nuit du 23 au 24 septembre. «Des infos contradictoires partaient dans tous les sens parce que les gens faisaient des lives. Certains parlaient de ‘grenades’, d’autres de ‘sous-marins’.» Dès le lendemain, la coordination de la flottille recadrait les participant·e·x·s, se souvient le Lausannois. Dorénavant, elle mettrait à disposition des expert·e·x·s en armement pour analyser les images prises sur place, identifier le matériel utilisé, sa provenance, et proposer un récit commun sur la base de leurs conclusions.

De son côté, Romain Mouron ne se contentait pas de documenter la vie à bord. «Avec ragekit, l’intention était de documenter, et d’amplifier en Suisse romande, l’action de la flottille, de trouver des caisses de résonance avec les personnes qui continuent de militer pour la même cause à terre. On n’avait pas les moyens de répondre à l’actualité depuis le milieu de la Méditerranée. J’ai essayé de proposer des contenus auxquels on avait réfléchi en avance, de ne pas mettre mon expérience personnelle au centre des capsules vidéo, mais plutôt de thématiser des infos des deux dernières années en lien avec le blocus. La flottille est devenue le contexte, la forme de la vidéo.»

La troisième flottille de l’année n’a pas atteint Gaza. Mais les images qu’elle a véhiculées, elles, ont fait le tour du monde. À l’ère des mobilisations numériques, la bataille pour l’opinion publique se joue autant en mer que sur nos écrans.