© André Gottschalk
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Opinion

La colère persiste

Les 29 féminicides qui ont endeuillé l'année 2025 en Suisse sont la conséquence de discours sexistes, deshinibés par la «manosphère». Pour Danai Dimas, un changement de paradigme doit venir des structures politiques et sociales.

En 2025 en Suisse, une femme* mourait toutes les deux semaines, tuée par un homme qui lui était proche. Un triste record qui montre clairement que la violence sexuelle est encore trop souvent ignorée – voire tolérée.

Ce sont essentiellement des maris, d’anciens partenaires, des pères ou d’autres membres de la famille qui sont à l’origine de ces meurtres. Des actes présentés dans les médias comme des « drames relationnels » ou des actes isolés. Un narratif sans doute commode, mais erroné. Il occulte le fait que les féminicides ne sont pas des exceptions tragiques, mais les symptômes d’un système qui engendre, tolère et protège la violence sexuelle

Pourtant, les chiffres et les faits ne manquent pas. Selon les Nations unies, au moins 50 000 femmes sont tuées chaque année dans le monde par des hommes de leur entourage. Malgré toutes les nuances nécessaires, il s’agit d’un problème essentiellement masculin. Cela ne signifie pas que les hommes ne subissent pas de violences. Mais que la violence sexuelle est principalement le fait des hommes, et qu’elle vise structurellement les femmes.

Même lorsque les hommes sont la cible de violences, ce sont presque toujours d’autres hommes qui en sont les auteurs. Le fait que nous utilisons aujourd’hui des termes tels que « féminicide », « culture du viol » ou stealthing – retrait non consenti du préservatif – est le résultat de décennies de luttes féministes, en particulier celles menées par les féministes noires et les activistes queers. Dès le début, elles ont analysé la violence de manière intersectionnelle : en fonction du racisme, de la classe sociale, de la citoyenneté, du capacitisme et du pouvoir étatique.

Pour elles, la violence n’était pas un comportement individuel inapproprié, mais l’expression d’un ordre social. En d’autres termes : une violation systématique des droits humains.

Ces luttes ont créé un langage, généré des données, brisé le silence et jeté les bases juridiques de la riposte contre les violences à l’égard des femmes. Avec la Convention d’Istanbul, ratifiée par la Suisse, il existe désormais un accord international contraignant qui impose des obligations claires aux États : prévenir la violence, protéger les victimes et poursuivre les responsables. Mais nous sommes encore loin d’une mise en œuvre cohérente.

Bien que la violence sexuelle soit reconnue comme une violation des droits humains, les discours antiféministes gagnent du terrain, minimisant la violence à l’égard des femmes. La « manosphère » s’étend : des millions d’hommes et d’adolescents évoluent dans des sous-cultures masculinistes, où la misogynie est normalisée, le contrôle romancé et l’égalité présentée comme une menace.

Ainsi, en 2022, une tendance s’est répandue sur TikTok : des hommes partageaient ouvertement leurs fantasmes de féminicide, imaginant comment ils pourraient tuer des femmes lors d’un premier rendez-vous. Ces discours poursuivent les mêmes objectifs que ceux tenus par une certaine frange autoritaire en politique : la défense du pouvoir masculin, obtenu par le contrôle sur le corps des femmes et par des attaques contre l’autodétermination et les droits reproductifs.

L’égalité est dénigrée, considérée comme une idéologie.

La violence ne touche pas tout le monde de la même manière, mais elle suit des lignes de pouvoir claires. Les 29 féminicides en Suisse l’année dernière, le deuil qui les accompagne, ne sont pas la cause de la colère. Ils sont la conséquence de discours sexistes, de blagues graveleuses et de transgressions des limites. Celleux qui s’opposent à ces signaux, qui les dénoncent et interviennent à temps, peuvent empêcher la violence et sauver des vies. Ce n’est pas aux individus de s’ajuster à un système violent, mais aux structures politiques et sociales de se transformer en profondeur.