En Suisse, de plus en plus de femmes sont tuées des suites de violences liées à leur genre. Ce phénomène de société, conséquence du patriarcat, a longtemps été ignoré. Aujourd’hui, les mentalités évoluent. «Il y a un éveil de conscience large. Pour cela, il a fallu poser un mot clair : féminicide. Il est enfin utilisé dans le débat politique et dans les médias, même si ce n’est pas encore une notion pénale», déclare Stéphanie Lachat, codirectrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes. «Et il y a aussi les chiffres, qui marquent fortement les esprits.» En 2025, ce sont 29 femmes qui ont été tuées sur le territoire helvétique.
Selon le collectif Offensive contre les féminicides, il s’agit du nombre le plus élevé de décès recensés depuis les mesures initiées par les militantes cinq ans plus tôt. Et ceci n’est que la pointe de l’iceberg des brutalités sexistes. Les associations féministes estiment qu’une tentative de féminicide aurait lieu toutes les semaines. Sous le choc, les autorités commencent à réagir. «Le thème rassemble enfin tout l’échiquier politique. Mais la question du budget reste sensible, comme on a pu le voir en décembre dernier», ajoute Stéphanie Lachat. Pour rappel, le Conseil national voulait couper un million de francs dans les fonds réservés à cette lutte. La mobilisation de la société civile – avec plus de 500 000 signatures récoltées en quelques jours – a fait pression.
«Notre pays a du retard sur l’Espagne et d’autres régions du monde qui se sont coordonnées depuis plusieurs années.»
membre du collectif Offensive contre les féminicides.
Pour 2026, le parlement a finalement validé une enveloppe de 8,17 millions de francs pour les mesures d’égalité au niveau fédéral, mais aussi pour des projets cantonaux. Ce montant ne couvre pas l’ensemble des démarches locales ou celles des ONG, mais il donne un ordre d’idée des investissements. À titre de comparaison, l’Allemagne investira quant à elle 2,6 milliards d’euros jusqu’en 2036, soit 260 millions par an, conformément à une loi historique adoptée l’année dernière, qui garantit aux victimes de violences de genre un droit à la protection et aux conseils gratuits. À population égale, c’est trois fois plus. Quant à l’Espagne, modèle européen sur cette thématique, elle consacre 200 millions d’euros par an depuis le Pacte d’État adopté en 2017 qui comporte 290 mesures. C’est quatre fois plus que la Suisse.
Modèle espagnol
Avec son budget conséquent et ses mesures de prévention, de surveillance et de répression, la politique espagnole de lutte contre les violences faites aux femmes est devenue une référence. «L’Espagne est une précurseure. Le pays agit sur tous les fronts, de manière systémique, avec des changements de lois, des formations dans la police, des tribunaux dédiés et du soutien pour les victimes. Il démontre qu’on peut changer les choses», affirme Stéphanie Lachat. Depuis 2004, Madrid s’est doté d’une loi-cadre contre les violences conjugales. Avec le système VioGèn, le pays centralise les données et ajuste les mesures comme le port d’un bracelet électronique. Il y a cinq ans, une loi éducative a également inscrit la prévention des violences sexistes dans le cursus scolaire.
«Dans un tiers des féminicides, il y avait au préalable un comportement systématique de domination, de contrôle.»
codirectrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes
En vingt ans, les féminicides ont ainsi reculé d’environ 30 à 35 %. «Ce qui est génial, c’est qu’ils ont pensé à offrir une aide accessible pour la reinsertion professionnelle des femmes victimes de violence. Car le danger, c’est aussi la dépendance économique vis-à-vis de son partenaire. Il faut un soutien financier pour se reconstruire», commente Mirjam Grob, membre du collectif Offensive contre les féminicides.
La Suisse à la traîne
Et en Suisse, où en est-on? «Notre pays a du retard sur l’Espagne et d’autres régions du monde qui se sont coordonnées depuis plusieurs années. Ici, on est au début d’un processus qu’il faut accélérer», soutient encore la militante. En novembre dernier, la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider lançait la première campagne nationale pour lever les tabous sur les violences sexistes et identifier les signes avant-coureurs. Prévu sur cinq ans, ce programme de prévention donne la parole aux victimes avant de sensibiliser l’entourage et de cibler les auteurs.
«Dans un tiers des féminicides, il y avait au préalable un comportement systématique de domination, de contrôle», précise Stéphanie Lachat. La responsabilité est collective. «Les proches ont un grand rôle à jouer. On est tous responsables pour toutes. Il existe des manières d’agir et de réagir», ajoute Myriam Fijani, du collectif pour la convergence des luttes Nous serons le feu, à Lausanne. Repoussée, la mise en service d’un numéro d’urgence – le 142 – à l’échelle nationale pour venir en aide aux victimes de violences conjugales est prévue en mai prochain. «Les grandes annonces, c’est bien, mais on a encore l’impression de ne pas être prises au sérieux. L’heure est aux actions ! On attend une vraie prise en charge de l’État : que le dispositif d’accueil soit renforcé car il y a un manque criant de places dans les foyers pour les femmes, que les services collaborent et que les personnes qui portent plainte soient protégées, quel que soit leur statut légal», souligne-t-elle encore. Une étude récente en France, réalisée par la Délégation aux victimes, indique que 47 % des femmes victimes de féminicides avaient subi des violences antérieures, dont un très grand nombre les avait signalées aux forces de l’ordre.
Reconnaissance pénale
Alors que l’Italie a inscrit le féminicide dans son code pénal en novembre 2025, la Suisse a également un train de retard dans le domaine judiciaire. Fribourg – le canton romand le plus engagé sur ces questions – devrait bientôt interpeller les Chambres fédérales en vue d’intégrer le féminicide comme infraction spécifique dans le Code pénal suisse. Début janvier, Jessica Jaccoud et Tamara Funiciello, coprésidentes des Femmes socialistes, ont porté plusieurs objets à la Commission des affaires juridiques du National, dont la reconnaissance des droits des victimes dans les procédures civiles, la formation obligatoire du personnel pénal et l’inscription de la protection contre les violences patriarcales dans la Constitution.
Même si l’Espagne a réduit d’un tiers les féminicides, plus de 40 femmes ont été tuées en 2025. Les défis restent nombreux. «On souhaite évidemment que le modèle espagnol soit implémenté ici car il a montré son efficacité. Mais des voix s’élèvent pour dire qu’il reste incomplet. Il se base notamment sur la surveillance et le contrôle des personnes jugées dangereuses. Un bracelet électronique, même s’il prévient les autorités, ne soulage pas la peur constante de ces femmes sur le qui-vive. Par ailleurs, l’aspect uniquement punitif est lui aussi un reflet d’une société patriarcale, responsable de cette violence liée au genre», analyse Mirjam Grob.
Pour elle, c’est l’ensemble de la société qui doit réaliser un travail de longue haleine. «Il faudrait développer en parallèle des projets de justice réparatrice et saisir l’origine de ces violences pour mieux les éradiquer. Une journée de sensibilisation ne va rien changer», prévient-elle. Malgré les évolutions qui vont dans la bonne direction en Suisse, celles qui luttent contre les féminicides en attendent bien plus des autorités compétentes. Et vite, car il s’agit de sauver des vies.